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05.01.2011

Brassens : les mots du cygne

AVANT-PROPOS

 

brassens_zoom.jpgEn 1962, peut-être en 1963, mon frère aîné, menuisier-ébéniste de son état, poussa un beau jour la porte de la maison, portant fièrement dans ses bras une guitare qu’il avait eu la curieuse idée de fabriquer lui-même.
C’était une guitare énorme, lourde et rustique. Au-delà de la troisième case, les cordes s’éloignaient tellement du manche que le doigt, meurtri, n’avait plus assez de puissance pour prétendre produire une note digne de ce nom.
Mais c’en n’était pas moins une guitare. J’en fis la première confidente de mes émotions de pré-adolescent.
Je me l’appropriai.

Car les premiers effets de surprise retombés, le rudimentaire instrument fut accroché au mur. En fait, mon frère avait plus confectionné un petit meuble décoratif qu’un instrument de musique.
Faut dire que dans une maison de dix rejetons conduite par une femme seule, le superflu n’avait guère droit d’asile. Mais c’est une autre histoire…
Ce fut donc sur cette guitare artisanale que j’appris, les doigts torturés et bleuis par l’inconfort, les deux  accords d’une chanson qui nous écroulait de rire et que nous chantions clandestinement dans les couloirs et les dortoirs du collège où j’étais alors interne, Le Gorille.
Dans cette ambiance sévère, faite de rudes blouses grises, d’interdits et de discipline, de versions latines et de coupures à l’hémistiche, Le Gorille tenait lieu de véritable subversion.
Avec ce texte, qui allait bientôt ouvrir sur d’autres textes, est née alors une passion qui ne me quitta plus pour une œuvre différente, une œuvre frondeuse et qui me parlait enfin de la vie, de mes émois, de mes espoirs, de mes doutes et de mes colères, tel que j’avais moi-même envie d’en parler, sans avoir pour le faire les bons mots à ma disposition.
Avec Brassens, la poésie vivait enfin, elle avait enfin une voix hors des livres obligatoires et elle collait véritablement au monde. Aucun homme autre que Brassens, à mon sens, n’a rendu à cette poésie l’incomparable service de l’introduire partout, « dans les rues, les cafés, les trains, les autobus », sous l’apparente frivolité d’une chanson.
Bien que j’ai eu la chance de connaître au cours de ma scolarité des professeurs de français passionnants et passionnés - et dont je salue au passage la mémoire -  sans Brassens et sans cette guitare tout à fait primaire, je ne me serais sans doute pas penché sur Hugo, Villon, Baudelaire, Rabelais, Rimbaud et tous les grands de la littérature avec autant de délices.
Brassens fut pour moi une clef. Tout le monde trouve une clef quelque part. Moi, c’est chez le poète sétois que je l’ai trouvée.

Le temps a passé. Des saisons ont chassé des saisons, d’autres guitares, plus souples, sont venues sous mes doigts chanter une œuvre qui, elle, n’a jamais pris une ride.
Je me suis donc inscrit en faux contre les pédants de la quintessence littéraire qui prétendent qu’on ne lit pas Brassens, au seul prétexte, sans doute,  qu’eux-mêmes ne savent pas lire. J’ai lu et me suis arrêté sur les expressions et tournures particulières. Je les ai soulevées et ai regardé derrière la moustache du poète. Cette curiosité m’a embarqué pendant plus d’un an dans un insoupçonnable voyage au pays de la littérature, de l’histoire, de la mythologie et de la philosophie.
C’est le plaisir que j’ai tiré de ce voyage que je voudrais faire partager.
J’ignore si l’invitation a déjà été lancée. Volontairement, pendant tout le temps qu’a duré mon travail, je n’ai pas cherché à savoir car je voulais, par-delà une démarche purement encyclopédique, dire mes sentiments personnels, mes impressions originales, et, même, quelques souvenirs liés à l’œuvre.
Je serais alors comblé par-delà toutes mes espérances si mon ouvrage, même très partiellement, pouvait faire écho à Alphonse Bonnafé * qui, dans une préface d’un livre édité en 1964 chez Seghers et consacré aux poésies de Brassens disait :

«  Celui qui prendra le temps d’étudier méthodiquement tout le travail de nettoyage accompli par Brassens, rendra un grand service à son époque ; car le plaisir que nous prenons aux « chansons » nous en cache trop souvent la portée intellectuelle et morale.
S’il y a un homme du XXIème siècle, un peu plus heureux, un peu plus libre que nous, Brassens aura grandement contribué à en préparer la venue ».

*Alphonse Bonnafé fut le professeur de français du jeune Brassens,  à Sète

____________

 

1952

La Mauvaise réputation

 Pas besoin d’être Jérémie
Pour d’viner l’sort qui m’est promis,
S’ils trouvent une corde à leur goût,
Ils me la passeront au cou

 

Baudelaire1.jpgCe village qui tient le poète en si piètre estime, c’est le bateau universel sur les planches duquel  s’était déjà échoué l’albatros baudelairien.
Nous savons que c’est un village sans prétention. Mais, attention, si chanter Brassens en s’accompagnant à la guitare est chose facile pour qui veut le jouer en soirée festive, après ou avant libation, entre copains, en écorchant la mesure à contretemps et en tordant le cou à la pompe rigoureuse, jazz manouche, pour qui fait de l’à-peu près, il n’est cependant pas très aisé de le jouer bien, tout comme il n’est pas aisé de le bien lire, selon que le texte que vous aurez sous les yeux  dira :

Au village sans prétention,
J’ai mauvaise réputation…

Ou bien

Au village, sans prétention,
J’ai mauvaise réputation…

Cette virgule change tout de ce qui est sans prétention. Les versions diffèrent d’une copie à l’autre. Je m’en tiens, d’après les dires d’un exégète du poète, à la deuxième version.
Il en ira de même un peu plus tard pour deux vers de "Au bois de mon
cœur": 

Chaque fois qu'je meurs, fidèlement,
Chaque fois qu'je meurs, fidèlement,

Fidèlement,
Ils suivent mon enterrement...
Ou alors
Chaque fois qu'je meurs fidèlement,
Chaque fois qu'je meurs fidèlement,
Fidèlement,
Ils suivent mon enterrement...

Ça change tout. La deuxième version a ma nette préférence.

 Quoi qu’il en soit, parce qu’il est, forcément, original, parce qu’il n’a pas la même notion du bien et du mal, du laid et du beau que le commun, le poète au village est « exilé au milieu des huées » que pousse la foule scandalisée des braves gens.
Chez Baudelaire, il est moqué, méchamment taquiné. Chez Brassens, il est critiqué, montré du doigt. Il dérange si fort que bientôt on va se jeter sur lui.
Le ton monte.
Avec humour, Brassens prévoit une issue fatale à la confrontation entre l’esprit libre et le bien-pensant et, pour ce, point besoin d’être visité, comme Jérémie, par une puissance supérieure.

Car Jérémie, prophète d’Israël probablement né vers 650 av. JC, dont la parole, mémorisée par les disciples, constitue un des livres prophétiques de l’Ancien Testament, connut, quoique sous un tout autre registre, le même sort que celui promis au poète.
L’allusion qui lui est faite ici n’est donc pas fortuite. Une partie du livre de Jérémie décrit en effet la période trouble au cours de laquelle se prépare et s’accomplit la ruine du royaume de Juda, en 587 av. JC. Le prophète, qui avait rompu un long silence des prophéties en Israël, après avoir été adulé, craint et protégé par les puissants du royaume, fut ensuite placé en résidence surveillée, jeté au cachot et accusé de traitrise et de défaitisme devant l’ennemi. Emmené contre son gré en Egypte par de farouches opposants à la conquête de Babylone après la chute de Jérusalem, il fut probablement assassiné par ces mêmes individus.

Le destin tragique du prophète méritait un clin d’œil du poète, même si c’est pour lui signifier qu’il se passera de ses oracles quant à la clairvoyance sur son propre sort, surtout si celui-ci risque d’être soldé par la horde des « braves gens », toujours et partout si encline à casser «  de la différence ».


brassens.jpg


 
Le Gorille

 Dès que la féminine engeance
Sut que le singe était puceau,
AU lieu  de profiter d’la chance
Elle fit feu de  deux fuseaux

index.jpgQuoiqu’il ait été réveillé par leur indécent voyeurisme, il s’agit maintenant pour les mégères d’échapper au féroce et sexuel appétit du puissant anthropoïde et d’éviter coûte que coûte l’étreinte sauvage.
Une seule planche de salut : La fuite.

Il fallait là une expression qui marquât à la fois la panique et la rapidité. Une expression concise, avec des mots courts, d’une seule syllabe, deux tout au plus. Et, pourquoi pas, une allitération qui animerait encore plus l’image.
Mais peut-être une telle expression n’existe-t-elle pas. Le poète se fait alors alchimiste et, à partir de deux ingrédients par lui retrouvés, crée la touche recherchée.
Derrière les volutes  bleutées de la pipe, un sourire plein de malice….

D’abord, il y a chez Hebert, 1793, Le Père Duchesne, «  faire feu des quatre fers », en parlant d’un cheval qui part brusquement au galop et dont les fers font jaillir des étincelles au contact de la pierre du chemin.
Chez La Fontaine, ensuite, les jambes frêles sont des fuseaux : « Avoir des jambes de fuseau ».
La métaphore s’affine encore chez le Don Juan de Molière qui, pour signifier qu’on fait parler de soi, dit qu’on «  fait bruire ses fuseaux ». Elle se poursuit jusqu’au 19ème : « Etre monté  sur des fuseaux » et laisse son empreinte sur le langage contemporain avec l’adjectif « fuselé.»

Des étincelles et  des fuseaux…le tour est joué.

brassens.jpg

 

 

10:48 Publié dans Brassens, poète érudit | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

Commentaires

La clé Brassens. L'ouverture sur le monde. Possible très tôt, dans mon milieu, grâce à une soeur qui avait pu faire passer l'anar à la maison grâce à la poésie. J'ai écrit toutes les paroles en remettant cent fois le(s) disque(s). Brassens m'a absolument tout appris. Je n'avais jusque là que la Bible, ce qui était déjà pas mal pour l'écriture. Mais quel plaisir quand j'ai pu chantonner «Au village, sans prétention»...
PS La vieille correctrice à l'action: § Chez La Fontaine, les jambes frêles...

Écrit par : Natacha S. | 05.01.2011

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