07.06.2012

Des débuts qui tinrent leurs promesses

P9260008.JPGQuand on prend le départ de la course avec un pied bot, on a toutes les chances du monde de ne pas finir champion.
Anachorète en culottes courtes, je vivais sur le bas-côté d’une route dont je ne comprenais pas vraiment le profil. Je sentais confusément que quelque chose en moi n’était pas tout à fait en harmonie avec le reste du monde et qu’il me manquait des notes pour exécuter la partition que jouaient les autres gamins de mon cru.
Mais, orgueil démesuré ou instinct primaire de conservation, il me semblait aussi que c’était eux qui interprétaient faux.
Qu’ils faisaient fausse route.

D’abord, il n’y avait pas de mâle autorité sous notre toit. Cela faisait de moi, à l’école surtout, une espèce d’étranger, une sorte de petit nègre tantôt si teigneux qu’il fallait le fuir et le bannir, tantôt si fragile qu’il fallait le prendre sous sa protection. Quelqu’un qui ne venait ni des choux, ni des roses. Quelqu'un qui ne venait de nulle part. Une excentricité. Un interdit social fort aussi, quoique confusément pressenti.

Les autres parlaient des exploits de chasse paternels, du sanglier abattu ou du cent d’alouettes prises au filet, du blé en fleurs que l’orage avait couché, des pommes de terre engrangées, des vendanges sucrées, des betteraves grosses comme des  poteaux et du nouveau cheval qu’on venait d’acheter.
Moi, je ne parlais que des chansons de ma mère et de ses pots au feu.
Propos  futiles. Il n‘y avait pas là de quoi fouetter un malheureux chat. On riait. On se tapait sur le ventre. Rien d’étonnant à ce que je récitasse des phrases inintelligibles comme des musiques et des pages de lecture longues comme la misère :  Je n’avais rien d’autre à faire, ni de bêtes à soigner, ni de betteraves à biner, ni de gerbes à rentrer et, comble de l’insouciance, ni de catéchisme à apprendre le jeudi.
Je ne savais que garder les vaches d’un troupeau qui n’était même pas à nous.
Rien d’étonnant à ce que l’instituteur, qui n’avait rien à faire lui non plus, me prêtât des livres qu’on ne lisait pas en classe.

Loin de souffrir de ce statut  d’impécunieux, j’en jouissais. Quand les autres étaient cloîtrés chez la soutane ou en train de se casser les reins à gratter la terre sous le soleil, au prétexte miroitant qu’elle serait un jour à eux, je grimpais aux arbres, dénichais des oiseaux, faisais des cabanes où j’entassais des secrets, surveillais mes nasses à vairons dans la rivière, courais me cacher dans les sous-bois ou partais à l‘assaut des arbres fruitiers disséminés dans la campagne.
D’ailleurs, dès qu’ils pouvaient échapper à la vigilance de leurs cerbères, je ne manquais pas de retrouver ces fils de paysans, compagnons de bancs d’école, à la recherche des mêmes vagabondages que moi, des mêmes larcins à commettre, des mêmes jeux à inventer.
Pour tous les jardins un  peu isolés, notre association fortuite de malfaiteurs valait alors déclaration de guerre. J'‘en concluais que j’avais bien de la chance d’être pauvre et que ces camarades-là, hâbleurs de récréation, n’étaient que des chiens attachés à la niche et qui tiraient désespérément sur une laisse.
Je ne les en aimais que davantage, maudissais leurs tortionnaires et, répétant les mots de ma mère, vouais sans retenue la calotte et les riches propriétaires aux gémonies.

Le silence des chrysanthèmes (2006)

Commentaires

Et vous voilà là !

Écrit par : Alfonse | 07.06.2012

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En ce moment,c'est à nouveau du Bertrand pur sucre ; on aime çà; on était en manque
amitiés A.M

Écrit par : Emery | 09.06.2012

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