29.01.2012

Inventeurs en culottes courtes - 3 -

littératureL'armurier eut tôt fait de nous présenter l'ébauche de son œuvre, la partie menuiserie, crosse et repose-canon. Nous admirâmes, nous nous passâmes l'objet de mains en mains, nous le caressâmes, nous fîmes mine de viser. C'était du beau travail, à n'en pas douter.
Mais le côté technique, avoua l'artiste en se grattant la tête et en faisant la moue, serait plus délicat. Il ne fallait pas rigoler avec ça. Ce ne serait pas un jouet mais une arme, une vraie, capable de moucher un étourneau à vingt mètres.
Je fus déçu. Un étourneau, c'est moche, c'est petit et ça n'est pas bon. Ça sent les fourmis. Il se fâcha. Il avait dit un étourneau comme il aurait dit une mésange ou une vache, quelle importance ? Il rectifia quand même et dit un faisan. Tout le monde siffla d'admiration en se frottant les mains. Mais trêve de supputations, il fallait qu'il se remette au travail et qu'on arrête de l'emmerder.
Le soir après souper, il griffonna donc moult croquis, des ronds, des lignes et des carrés, avec des petits chiffres un peu partout.  Il se creusait le crâne en se frottant les cheveux. Ma mère, intriguée par une telle débauche d'activité cérébrale chez un garçon connu pour des préoccupations plutôt prosaïques, jeta quand même un œil sur ses hiéroglyphes. Il dit que c'étaient des calculs pour faire des chaises ; il n'y avait pas de chaises dans cette maison. Que des bancs. Il avait dû dire des chaises comme il avait dit un étourneau. Il aurait tout aussi bien pu annoncer qu'il voulait installer l'eau courante.
Ma mère haussa les épaules et rejoignit dans leurs tourments les bellâtres gominés de son roman-photos.

Comme des soldats d'élite devant les ateliers de construction d'une arme secrète, nous montions tour à tour la garde pendant que le frère, qui avait apparemment résolu tous les problèmes théoriques de la mise à feu, s'échinait sur l'établi, limait, tapait, ajustait. Il sifflait gaillardement aussi, comme un pinson sur branche d'avril. C'était de bon augure : la pratique devait vérifier la justesse des calculs et des griffonnages spéculatifs.
Mais il jurait aussi comme un conducteur de mules et là, je m'inquiétais. Il n'y arriverait pas et comme je le savais d'un caractère ombrageux, je craignais qu'il ne fracasse brusquement son projet contre le mur. Ce qui faillit arriver. Un bel après-midi que j'étais de garde et que j'en avais un peu marre de l'entendre injurier le monde entier, un vacarme épouvantable se fit soudain dans l'atelier du maître.
Je me précipitai. Dans un accès d'irrépressible colère, il avait renversé le lourd établi et les divers outils étaient un peu partout dispersés. Il était hébété et tenait quand même dans ses mains ce qui ressemblait de plus en plus à une carabine. Cela me rassura. Il avait dans son coup de folie penser à préserver l'essentiel.
C'était un coléreux raisonnable, mon frère, pas un romantique.
Cette alternance de radieux sifflements et de ténébreux courroux dura bien deux semaines avant que nous ne soyons conviés à applaudir la prouesse.
Et il faut le dire, c'était une prouesse. Je ne me souviens plus  exactement des détails de la performance technique. Je revois cependant encore aujourd'hui avec émotion et tendresse les pièces détachées utilisées. Faite de bois, la gâchette passait par un trou pratiqué entre la crosse et le porte-canon. Elle rejoignait ainsi un caoutchouc de bocal de conserve fortement bandé, qui retenait un bout de rayon de bicyclette, rigide et que l'inventeur avait pris soin d'affûter comme une aiguille...
Si on actionnait cette détente, le caoutchouc de bocal se libérait comme un ressort et, ce qu'il me faut bien appeler le percuteur, canalisé par une habile rainure, s'engouffrait à l'entrée du petit tuyau d'acier qui tenait lieu de canon.
Voilà à peu près ce qu'avait conçu mon Gastibelza, l'homme à la carabine.
Nous étions émerveillés. Le créateur fit plusieurs essais concluants devant nous. Le rudimentaire mécanisme fonctionnait avec un petit claquement sec et précis.
Il ne manquait plus que l'essentiel : des munitions.

littératureLes premiers effets de surprise et d'exaltation dissipés, il fallait bien que quelqu'un s'en enquît. Timidement d'abord, je montrai du bout du doigt l'orifice du canon. Mon frère prit l'arme à l'envers, mit un œil à l'intérieur, face au soleil, comme dans une lorgnette, et dit que tout allait bien. C'était droit, c'était  lisse à l'intérieur et c'était solide. Je dis que j'étais d'accord, mais encore. Encore quoi ? Il regardait les autres alentour qui opinaient savamment du chef.
Je ne sais pas s'ils faisaient ainsi pour lui signifier qu'il disait vrai ou pour l'encourager à me répondre. A bout de patience, je le pris franchement à partie et demandai s'il avait construit une sorte de massue, si le canon était un manche et la crosse un assommoir, ou s'il avait voulu faire une vraie carabine. Auquel cas, il faudrait mettre dans ce foutu canon des balles ou des cartouches. Sans quoi, il n'était pas prêt de moucher un étourneau à vingt mètres. Pas même à dix centimètres.
Il baissa la tête et murmura que j'avais raison. Qu'il y avait pensé. J'en soupirai d'aise mais cela ne me rassura qu'à demi. Il fallait des balles de six millimètres et il n'en avait pas, évidemment, mais il en avait vu au magasin du marchand de vélo, dans des boîtes métalliques, sur des étagères poissées de cambouis.
Nous tînmes conseil. L'affaire était grave car nous n'avions pas un sou et aucun moyen de nous en procurer. Sans un sou, la carabine devenait un objet d'art, une performance d'intellectuel, aussi abstraite que vaine.
L'art pour l'art, ça ne veut pas dire grand-chose chez les pauvres.
Nous enragions, les idées fusaient, des bonnes et des franchement saugrenues, comme celle qui suggéra de mettre ma mère au courant en l'appâtant avec la perspective des merles et des grives qu'elle ferait bientôt rôtir et dont nous allions tous nous pourlécher les babines. Il s'agissait en fait de faire passer la carabine pour un objet à vocation sociale, comme un outil conçu pour être au service du clan. L'idée valait qu'on l'examinât. J'haranguai qu'effectivement le premier homme qui avait taillé un silex en pointe de couteau capable d'égorger une proie et de la découper, n'avait pas gardé par-devers lui le fruit de son génie. Il s'en était ouvert à ses frères et la communauté tout entière en avait profité.
Les miens, de frères, ils étaient inquiets et renfrognés. Ils fronçaient les sourcils. Peut-être que mon argumentation était trop évocatrice et qu'ils s'imaginèrent un instant vêtus d'une peau de bête, accroupis dans une grotte sombre et humide, en train de mâchouiller un moineau cru.  Ils rejetèrent violemment la proposition.
Je me rangeai finalement à leur avis. Pour séduire ma mère avec trois ou quatre merles à rôtir, il eût fallu lui amener sur un plateau, pas sur une promesse. Le délit d'armurier était trop grave, et puis, elle disait souvent qu'il n'y a que les imbéciles pour faire cuire les œufs dans le cul d'une poule. Alors, dans le cul d'un merle...
J'étais impatient. Je voyais aussi que le désespoir allait conduire les conspirateurs à abandonner l'affaire et qu'ils allaient s'en retourner raisonnablement à leurs frondes. Je pris donc ma décision et annonçai que si quelqu'un venait avec moi, j'allais ramener des balles. La cacophonie des suggestions s'interrompit. On m'entoura. Je devais avoir trouvé la solution dans quelque livre ou alors j'avais appris quelque chose à mon collège. Après tout, c'était moi le savant. On me bouscula et on me pressa de m'expliquer.
Je pointai l'index sur Gastibelza soudain médusé. Je fis un long discours selon lequel quand on entraînait les autres dans un rêve, il fallait aller jusqu'au bout, ne pas les abandonner, pantois, au bord de la route. Nous, nous ne lui avions rien demandé. Il nous avait alléchés et séduits avec son histoire d'arme à feu et d'étourneau mouché à plus de vingt mètres. S'il avait été capable d'imaginer une carabine dans sa tête, il aurait dû, avant de se vanter comme un coq juché sur ses ergots, être capable de prévoir qu'il aurait forcément besoin de cartouches. Sinon, il était bête comme un âne ou malhonnête comme un bandit ! Alors, j'allais crever un pneu du vélo maternel avec une épine du rosier. On recevrait l'ordre d'aller faire réparer. Il allait prendre son courage à deux mains, il allait venir avec moi et pendant qu'il discuterait le bout de gras avec le boutiquier penché sur ses rustines, j'allais mettre une boîte de balles dans ma poche.
Il n'avait plus le choix. Il acceptait et tout allait bien, ou alors je me considérais démis de mon serment, m'en allant de ce pas présenter le fruit avorté de son génie à notre chère maman, en dénonçant bien sûr la complicité coupable de tous les autres. Je ricanai au nez de la petite assemblée épouvantée, coincée entre la peste et le choléra.
Ils savaient bien que j'avais l'esprit d'un voyou. Il l'avait souvent entendu dire par le garde-champêtre, par des voisins dont j'avais pillé le jardin, par notre mère aussi, mais là, ça n'était pas très grave. A eux aussi, elle disait qu'ils étaient des bons à rien quand ils avaient manqué à quelque insignifiant règlement ou planté un rang de poireaux de travers.
Ils savaient que je n'étais pas très ordinaire et que je lisais tout le temps des livres dangereux. Ils n'avaient cependant jamais eu à se plaindre de moi et ils voyaient bien que, tout voyou que je fusse, je leur vouais une loyale tendresse. Ils m'aimaient aussi, à leur affectueuse façon. Bien longtemps après la carabine, l'un d'entre eux, voulant me protéger comme l'ours de la fable son maître, avait écrit à un juge d'instruction avec qui j'avais quelque maille à partir qu'il ne fallait pas être trop sévère avec moi, que j'étais un anarchiste. Dans sa tête, ça devait résonner comme une espèce de circonstance atténuante. Il avait été content, le magistrat !
Pour l'heure, je les avais littéralement assommés. Ils se virent tous en prison pour l'éternité, par ma faute, certes, mais surtout par la faute de ce sacripant avec son idée burlesque de carabine et sur le râble duquel ils tombèrent à bras raccourcis. Ils poussaient des cris, proféraient des injures et menaçaient de le frapper durement.
Saisissant la carabine, je les mis en joue. Ils oublièrent jusqu'à l'objet même de notre dispute puisqu'ils poussèrent des supplications d'effroi, certains se cabrant en arrière, protégeant leur visage de leurs bras repliés, les autres levant carrément les mains en l'air. Je les traitai de poules mouillées, de femmelettes et, outrage suprême récupéré dans la cour du collège, de pédérastes.
Ces arguments massus firent une grosse impression. On consentit à m'écouter à nouveau, à faire des mines intéressées, à poser des questions, à émettre des phrases et à faire des moues de connaisseurs, comme pour dire que oui, le coup était jouable. Après tout, ce n'était pas de notre faute, si nous n'avions pas d'argent. Les autres, eux, ils en tuaient des centaines de grives et des lapins et des pigeons. La voisine, tiens, cette vieille bigote, elle avait même fait du pâté de lièvre ! C'étaient tous des hypocrites, des égoïstes et des fesse-mathieux, comme disait notre mère.
Je les tenais. Je dus les arrêter avant qu'ils ne proposent d'assommer le marchand de cartouches, réparateur de vélo.

Ce fut la première volerie que je fis dans ma vie. Tout se passa comme je l'avais exactement prévu, tant et si bien que mes frères, même les plus grands, me vouèrent dès lors une admiration craintive. Jamais, même avec le recul de l'âge, quand on s'aperçut que faire une carabine n'était pas un crime mais un amusement dangereux de garnements, jamais, même quand ils ne risquaient plus les foudres maternelles, ils ne me dénoncèrent auprès de qui que ce fût.
Peut-être étaient-ils eux-mêmes, au bout du compte, des voyous qui s'ignoraient.
En tout cas, ils avaient de l'honneur. Sur le cours tourmenté de mon existence, j'ai rencontré bien des honnêtes gens qui n'étaient pas animés du même esprit de loyauté.
Et nous en fîmes, des parties de chasse clandestines avec notre carabine, le long des haies d'érables que faisait danser le souffle de l'hiver ! Elle fonctionnait bien, les balles volées sifflaient aux oreilles des moineaux mais il ne fallait pas viser là où l'on voulait atteindre. Il fallait décaler beaucoup son point de mire, pointer à gauche pour espérer toucher à droite et vice-versa.  Comme avec les frondes, je ne vis que quelques plumes ébouriffées, moqueuses,  s'envoler au vent.

Il y a bien longtemps que je n'entends plus le timbre de vos voix, les coups de vos marteaux et les lames de vos scies, créateurs histrions de mes primes années !
Notre monde est mort. Nous sommes en exil, mais je vous porte en moi, très loin en moi. Je vous porte en moi plus sûrement que si nous nous étions usé le bec à vouloir nous dire. Nos mots ne se seraient jamais rencontrés ; nos silences ont été plus édifiants. Hélas, il était bien tard quand j'ai su lire ce besoin de vouloir en découdre avec la matière, ce besoin de dessiner son âme sur les choses, moi qui voulus toute ma vie en découdre avec les mots, avec les gammes, les contraindre à  faire du monde, mon monde.
Vous ne cherchiez pas autre chose au bout de vos pointes rouillées et votre poésie était aussi auguste que prétendait être la mienne. Eusse-je été un poète, que je l'aurais entendue comme telle !
Rien n'est jamais perdu cependant. La course du soleil dans le ciel de notre vie est celle du grand mouvement des choses. Il y a deux équinoxes et deux solstices. Vivre sa vie d'homme en homme, plutôt qu'en instrument, n'est-ce pas comprendre lequel de ces deux équinoxes et de ces deux solstices annonce le réveil de la lumière et l'autre avertit du retour des ténèbres ?
Il n'était donc pas trop tard pour vous reconnaître tous poètes sans lecteurs et sans postérité.

FIN

08:00 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

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