28.01.2012

Inventeurs en culottes courtes - 2 -

littératureToutes les initiatives de cette famille inventive ne se terminaient cependant pas de façon aussi lamentable.
J’assistai à la naissance d’une espèce de moulin à vent pour Lilliputiens et dont on se servit vraiment pour séparer le bon grain de l’ivraie de nos deux sacs de blé. Le principe était bête comme chou, avec une petite tour, grossière mais solide, avec des ailes en gros carton, actionnées par une lourde manivelle. Un meunier présentait un panier d’osier rempli de blé devant les voilures, un autre faisait tourner la mécanique et la balle de la céréale s’envolait au vent. On s’en servit quand il n’y avait pas de vent, justement, c’est-à-dire deux ou trois fois. On admit bientôt que c’était inutile et fatigant, alors on passa la moulinette par les flammes.
Je vis aussi naître un vélo conçu à partir d’ossements de cadavres de bicyclettes abandonnés dans les bois, comme les bidons du radeau. Dans une société qui ne consommait encore que de l’essentiel, les déchets ne posaient pas de problèmes cruciaux. Ils étaient jetés dans de larges trous, souvent dissimulés au plus profond des taillis. Ces trous, racontait-on, avaient été pratiqués par de lointains bâtisseurs, pour  extraire de la terre glaise, leur ciment, ou bien de la pierre. Ainsi, dans notre jargon transmis de mémoire en mémoire, les appelait-on des carrières.
J'ignore si c’était exact. Je n’ai en effet jamais compris pourquoi ces maçons fantaisistes d’autrefois allaient chercher si loin, en des lieux si peu accessibles, les matériaux nécessaires à l’exercice de leur art. Des chemins avaient-ils disparu, engloutis par les bois ? Ces constructeurs cherchaient-ils la meilleure qualité, au prix de l’inconfort de l’extraction ? Voulaient-ils ne pas être vus ? Mais alors pourquoi ? Je posai plusieurs fois les questions. Je m’entendis répondre qu’il y avait longtemps, alors qu’il ne fallait pas chercher à comprendre. Ces hommes-là ne pensaient pas comme nous. C’est tout.
Quand ils n’avaient pas été réorientés en dépotoirs, les trous étaient envahis d’une tendre mousse. Ils donnaient du relief et du mystère aux sous-bois, comme des empreintes laissées par des géants. Souvent c’était sur leurs talus,
généralement arrosés d’un rayon de soleil parce que les arbres y étaient plus clairsemés qu’ailleurs, qu’on découvrait les girolles ou les cèpes. J’aimais venir m’asseoir là, au bord de ces fosses silencieuses et solitaires. Je m’y attardais, je descendais au fond, j’explorais du regard et des ongles, cherchant à les faire parler. De rudes paysans maniaient devant mes yeux des pioches et des pelles. Une fois,  je découvris un œillet de cuir cerclé de cuivre. Je l’enveloppai dans mon mouchoir et l’attribuai aux guêtres d’un de ses lointains travailleurs des ombres.

Comme tous les pauvres du monde, on espérait toujours découvrir dans une carrière des trésors jetés par négligence ou par des esprits gaspilleurs, à l’imagination limitée. Le pauvre sait recycler le déchet comme la hyène nettoyer la savane. Cependant, quand il découvre l’objet de sa convoitise abandonné là, il jubile, certes, mais vilipende toujours le dilapidateur anonyme. Peut-être pour donner une morale à une activité qu’il juge lui-même peu reluisante.
Mon constructeur de bicyclette ne dérogea pas à la règle. Il revenait toujours de ses expéditions brandissant un guidon, une roue à peu près ronde, un cadre complet ou une selle biscornue et tempêtant contre ces imbéciles qui jetaient des objets quasiment neufs à la carrière. Avec tous ces os rouillés jusqu’à la moelle, il réussit néanmoins à reconstituer un squelette qui, astiqué à la toile émeri, finit effectivement par ressembler à celui d’un vélo.
Mais pour prodigues que fussent les pourvoyeurs de carrière, ils n’allaient tout de même pas y abandonner des pneus ou des chambres à air réutilisables. Tout ce que ramena le prospecteur en la matière n’était que lambeaux. Alors le vélo resta en suspens, ses gentes désespérément vides. Je suggérai à son inventeur de le proposer à un des petits cirques qui s’arrêtaient parfois devant l’école, avec des gros lézards verts qu’on nous disait être des bébés crocodiles, des clowns qui ne faisaient rire qu’eux-mêmes et des équilibristes qui perdaient régulièrement l’équilibre. Peut-être qu’un beau jour, il  y aurait un semblant de funambule en vélo. Mon frère dit que l’idée n’était pas si conne qu’elle en avait l’air.
Consultée, ma mère ordonna que ce pâle croquis de la petite reine fût réexpédié là d’où il venait, au fin fond des bois.

Il y eut aussi le maniaque du clapier. Il en construisait partout, les uns sur les autres, des immeubles de clapiers à quatre ou cinq étages, en toute saison et beaucoup plus que de besoin. Il passait le plus clair de son temps à fabriquer des cages, tant et si bien que lorsque les lapereaux devaient être séparés des mamelles maternelles, au lieu de s’entasser dans un logement collectif, ils accédaient directement à la propriété individuelle.
De cette profusion de lapinières, je me souviens surtout des charnières en cuir, prélevées sur les vieilles chaussures, à tel point qu’on ne trouvait plus que des semelles en lieu et place des souliers mis au rebut, que le cuir vint à manquer à l’entrée de l’hiver pour faire les frondes et que le promoteur de casiers s’attira les foudres de tous les chasseurs du clan.
Les plus radicaux démontèrent des portes pour en voler les charnières. Des bagarres éclatèrent. Un compromis fut signé aux termes duquel il était permis de prélever une charnière, celle du milieu, là où le pointilleux
lapinophile en avait mis jusqu'à trois !
Fort heureusement.
Il était en effet inconcevable de n'avoir pas un lance-pierres en poche pour aller le long des haies et par les chemins, même quand c'était celui de l'école. Il fallait d'ailleurs en construire plusieurs par hiver, soit que la fourche, pourtant soigneusement sélectionnée à la branche d'un arbuste, cassait, soit qu'on le perdait, soit - et c'était là le plus souvent - qu'il était confisqué par l'instituteur. Au printemps, les armoires de l'école en recelaient tout un arsenal.
C'était une arme peu redoutable pour la gent ailée que nous prétendions chasser. Je n'ai en effet jamais vu le moindre passereau tomber sous le feu nourri des  petits cailloux pointus ou, en période faste, des billes qui nous servaient de munitions. J'ai bien vu plusieurs fois quelques plumes s'envoler au vent, mais l'oiseau s'envolait encore plus vite que ses plumes et surtout beaucoup plus loin. Le tireur se vantait alors de son adresse et même furetait dans les fourrés, voir si le bruant ou le moineau friquet n'y avait pas succombé. Il ramassait et exhibait les plumes pour preuves de sa dextérité. Même fort désappointés de cet énième échec en demi-teinte, nous en convenions. Surtout moi, qui n'ai jamais pu toucher une cible.

Ce fut alors une révolution quand, peut-être de guerre lasse d'en revenir toujours bredouille et de n'avoir jamais le moindre ortolan à mettre dans la poêle, un de mes constructeurs décida de faire une carabine. Le pari était risqué. Le projet était dangereux. On frisait le complot et l'activité du hors-la-loi. Nous prêtâmes serment, tous, de tenir secrète la téméraire entreprise.
L'arme à feu était en effet interdite dans notre maison. C'était l'arme des vrais chasseurs et elle pavoisait dans toutes les autres maisons, généralement au-dessus de la cheminée, soutenue par des têtes hideuses de sanglier féroce ou de chevreuil à l’œil de verre larmoyant. À travers la brume des champs, on entendait pétarader les fusils dès les premiers jours d'octobre. Les gibecières laissaient dépasser sur le coup de midi des museaux sanguinolents de lièvre ou la plume maculée et multicolore des perdrix rouges. Tout le monde dans le village était chasseur, des grands aux petits en passant par les lilliputiens, même les plus pauvres. Dès qu'ils avaient atteint l'âge légal, les jeunes paysans, après avoir battu toute la campagne pendant des années derrière leur papa chasseur, porté des trophées, le casse-croûte et la chopine et appris les gestes et ruses cynégétiques paternels, s'harnachaient d'une veste avec des boutons dorés en têtes d'animaux sauvages, de culottes de cheval ridicules, d'un chapeau feutré avec une plume de geai, de bottes, d'une cartouchière et d'un fusil flambant neuf ou bien à la crosse lustrée par l'épaule d'un grand-père qui, les jambes usées et l'œil déficient, avait passé le flambeau.
Ils partaient alors par les bois et le long de la rivière, avec ou sans chiens, et déclaraient la guerre aux gibiers. Il y en avait partout, du gibier. Du vrai gibier, farouche, habile et fier. Du gibier digne de Raboliot et des Contes de la Bécasse. L'idée d'élever en cage des volatiles et autres lagomorphes pour les libérer la veille de leur tirer dessus ne serait venue à personne, à moins qu'il ne soit fou à lier. La foire aux coups de fusil et aux cibles fictives n'était pas encore ouverte. Pour cela, il y avait la fête foraine de septembre.

Chez nous, le chef était une femme et dans nos sociétés, une femme ça ne chassait pas, eût-elle même répondu au doux prénom de Diane. Pas de chasseur, donc pas d'arme. Pas d'arme, donc interdiction d'en avoir. C'était comme cela la loi. Ce dont on n'avait pas besoin ou ce qui était au-dessus de nos moyens, passait automatiquement au chapitre des interdictions.
C'était d'un irréfutable pragmatisme.
A quoi eût d'ailleurs servi une arme à feu dans une maison qui ne chassait pas, sinon à vouloir menacer ou malfaire, hein  ? Il arrivait que ma mère racontât un crime lointain, commis par un ivrogne ou un jaloux, peut-être les deux à la fois, en tout cas un non-chasseur qui possédait néanmoins un fusil.
Pas d'arme donc, mais nous nous sentions néanmoins frustrés de voir les lièvres et les lapins détaler par la plaine, les cailles et les perdrix s'envoler sous nos pieds ou, sur la plus haute branche d'un chêne, les gros pigeons ramiers en train de faire miroiter leurs poitrails rose et bleu, comme des vitraux sous le rayon d'un soleil d'équinoxe, sans qu'aucune venaison ne vînt jamais  rôtir aux flammes de notre feu.
C'était comme si nous eussions été en présence d'un vaste plateau d'offrandes, appartenant à tout le monde et à personne, et sans que nous eussions le droit de nous servir. Il y avait bien nos pièges tendus sous les pommiers, l'hiver, s'il venait à geler et auxquels venaient se faire prendre un ou deux merles, très rarement une grive, mais c'était là du menu fretin. Alors on avait essayé les collets, sur des passages de lapins dans les haies ou sur  des musses de lièvres dans la prairie. Soit nous ne savions pas faire, soit les pistes repérées n'étaient plus fréquentées, toujours est-il que nos collets sont toujours restés inopérants.
Une fois seulement un animal consentit à venir y engouffrer son cou. A l'entrée d'une vieille grange, un de mes frères captura un chiot.
C'est dire si la perspective d'une carabine rencontra l'approbation et la complicité, même inquiète, de tous.
Les filles furent tenues à l'écart du complot.

A suivre...

08:00 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

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