27.01.2012

Inventeurs en culottes courtes - 1 -

Je mets en ligne trois textes à suivre - aujourd'hui, demain et dimanche- déjà publiés en mars 2010.
Non pas parce qu'ils seraient pour moi plus importants que d'autres (ce sont là des textes impurs, au sens où ils sont nés d'imaginaire et de souvenirs fugaces), mais tout simplement parce que je n'ai pas trop envie d'écrire ces jours-ci. Un peu découragé, disons...
Pris aussi par les rudesses du climat dont je disais l'autre jour qu'il tournait à la mollesse océanique. Mal m'en prit ! Nous sommes à - 16 ce matin et ça va descendre, descendre, jusqu'aux alentours de - 25 sans doute.
Bonne lecture !

littératureJ’ai décidément grandi au sein d'une communauté d’inventeurs. Après l’idée géniale de la guitare et celle plus saugrenue des bicoques et des édifices en allumettes, cette dernière ayant rencontré un franc succès auprès de ma mère, les esprits s’étaient échauffés.
Les matières grises voulaient en découdre ; on désirait se mesurer, rivaliser d’ingéniosité. On m’avait déclaré hors concours et j’avais signé des deux pattes l’unanime et implicite décret d'exclusion. On disait que je ne savais rien faire de mes dix doigts et comme on en était alors en pleine effervescence cérébrale, on riait à gorge déplacée que mes mains ne me servaient que pour pisser.
Sans qu’ils aillent jusqu’à brûler les chaises et les buffets, j’étais donc entouré de petits Bernard Palissy et de Léonard de Vinci qui démontaient ceci pour fabriquer cela, qui massacraient l’utile pour produire du futile.
Je contemplais tout ce déploiement d’habileté et m’en amusais beaucoup, passant quelques outils rudimentaires à tel ou tel artiste, l’accompagnant de mes vains commentaires. Il hochait les épaules et, goguenard, me demandait inéluctablement d’aller chercher une bulle pour le niveau ou la clef du champ de choux. Nous partions d’un grand éclat de rire. En fait, je devrais dire "de deux grands éclats de rire." Car c’étaient deux rires qui s’alimentaient réciproquement mais qui ne se rencontraient pas : quand le sien était d’autosatisfaction - car me voyant rigoler si généreusement il pensait que sa plaisanterie à répétition était exquise - le mien se nourrissait justement de tant de naïveté et de crédulité.
Le quiproquo était excellent, d’autant plus que tout le monde y trouvait son compte.

Que toutes les bonnes âmes féministes me pardonnent, mais les dispositions créatrices de chacun des membres de ce club de virtuoses étaient fort sexistes. Les filles faisaient des canevas de toutes les couleurs, des napperons, des taies d’oreillers au crochet et des rideaux que je ne vis jamais pendre à nos fenêtres. Je dois être moi-même un ignominieux phallocrate, tant il est vrai que je ne peux pas les imaginer en train de fabriquer une brouette.
Si ceci peut compenser cela, je les aidais parfois, les filles. Le point de chaînette et le point de croix n’avaient pas de secret pour moi, mais vous savez déjà tout ça. Je vous ai raconté  mon passage à l'école des filles...
C’était le soir, sous la pâle clarté de l’unique ampoule électrique. Le couvert sitôt démis, la table était envahie de coton, de laine et d’aiguilles. On faisait silence. Installée au bout de la table, ma mère recopiait des chansons retenues par cœur ou lisait des romans-photos, avec des héros bellâtres et gominés et des héroïnes aux longs cheveux et aux talons aiguilles. Invariablement, quand elle refermait son Nous Deux, elle soupirait que c’étaient vraiment des conneries et que ça ne ressemblait à rien ! Elle n’en guetterait pas moins le prochain numéro qu’apporterait le facteur et s’empresserait alors de vérifier si les bellâtres gominés susnommés étaient restés fidèles à leurs poules, les avaient trahies voire trucidées ou, romantisme en promotion oblige, s'ils n’étaient pas tragiquement morts. Quoi qu’ils aient fait, ce seraient de toutes façons des conneries ! Les Nous Deux s’empilaient pourtant par centaines dans le grenier et, un jour ou l’autre, les héros finissaient immanquablement sous des épluchures de patates ou en allume-feux, quand, vil destin s’il en est, leurs gueules de papier glacé ne se retrouvaient pas accrochées dans les rudimentaires commodités du fond du jardin.

Les garçons, eux, bras de chemise retroussés tambourinaient la planche ou la ferraille, limaient, ajustaient, dégauchissaient. Sur un atelier rustique, que j’ai toujours vu installé au même endroit, dans la grange, ils usinaient dur et sifflaient comme de vaillants ouvriers.
L’un d’entre eux avait fait le tour des bâtiments, avait démonté des portes ou des clapiers, récupéré les planches et entreprit la construction d’un radeau qui voguerait bientôt sur la rivière. L’idée de descendre le ruisseau pour contempler les prés et les bosquets depuis le fil de l’eau, comme des indiens, me séduisait. J’encourageai donc l’armateur de toutes mes félicitations et suivis pas à pas la conception du bateau. J’étais chargé de faire le guet quand il démontait une porte trop ostensiblement utile ou quand il dépouillait une cage de ses pointes.
Il avait travaillé les planches, ils les avaient polies, il en avait corrigé les arêtes pour qu’elles puissent bien s’épouser, il les avait assemblées, il les avait pointées, il les avait ficelées. Il avait aussi détourné un  pot d’une matière noire et grasse destinée à protéger de la vermine et de la putréfaction les piquets de clôture du jardin, et il en avait badigeonné son œuvre.
Le chantier naval en empestait. Ça prenait à la gorge mais ça faisait plus vrai. Il avait alors décidé que la coque était finie et qu’il fallait maintenant s’attaquer aux appareillages de flottaison. C’est comme ça qu’il avait dit. Je ne sais pas où il avait pris ça.  Personne ne l’avait contredit, au contraire, on avait salué respectueusement ses connaissances techniques en la matière et il en avait reniflé de plaisir en tordant une narine. Je soupçonnai bien une supercherie, une invention, un alliage intempestif de mots, mais je me tus. Le sujet était trop grave : faire flotter ces quelque trente kilos de planches à moitié pourries me semblait pour le moins un audacieux pari, une sorte de délire à la hauteur de Jules Verne, révérence parler.
En échange d’une promesse de balade sur l’eau, il lança des offres d'emploi à qui  voulait bien courir les bois et les fossés à la recherche des décharges sauvages où des bidons de toutes sortes étaient jetés.
Il avait ensuite attaché tous ces vieux récipients ensemble, avec un long fil de fer pillé à la clôture du jardin et avait fixé cet assemblage à la plateforme de son bateau. Aux ignorants contemplatifs que nous étions, il avait dit que c’étaient des réservoirs d’air. On l’avait cru sur parole, on avait exalté derechef sa science, et il avait toussoté de plaisir contenu en tapotant les précieux poumons de son petit navire. J’avais quand même tenté de signaler, timidement il est vrai, du bout du doigt, quelques bouchons qui me semblaient défectueux, le filetage rongé par la rouille. Unanime, la troupe avait crié à l’emmerdeur, alors j’avais levé les mains en l’air en signe de renonciation.
C’était fort singulier. Il y avait là des bidons de toute grandeur et de toute forme, des bidons jaunes, des bidons noirs, des bidons jaune et noir, des bidons blancs, des bidons rouges, des bidons Castrol, des bidons Shell, des bidons partout. Le bateau était sponsorisé par des marques d’huile et des compagnies pétrolières du monde entier. Le constructeur ayant décidé qu’il servirait aussi à pêcher des grenouilles - peut-être pour calmer ma mère qui commençait à se demander d’où sortaient tous ces matériaux et qui soupçonnait quelque sabotage - il installa un chiffon rouge au bout d’une longue baguette de noisetier. L’embarcation semblait ainsi battre pavillon soviétique.
Ma mère en fut ravie et ne poussa pas plus avant ses soupçons.


Enfin, arriva le jour du baptême de l'eau !  Nous descendîmes, comme en procession, jusqu’à la rivière. Ce fut vraiment un beau matin, un matin bleu clair. Dans les feuilles nouvelles, ça gazouillait à becs déployés et il y avait des pâquerettes, des boutons d’or et des coucous en fête sur les talus herbeux et sur les prés. Des pissenlits en fleurs aussi. Les printemps de la campagne océane sont toujours verts et jaunes.
Tout émoustillés à l’idée d’aller cette fois-ci non pas à la rivière mais sur la rivière, nous gambadions et nous sautillions sur le chemin, derrière les trois porteurs du radeau, dont l’ingénieur-concepteur bien sûr. C’est lui qui avait nommé les deux autres, en leur indiquant comment et où poser les mains. Plus exactement où ne pas les poser, car de-ci, de-là une grosse pointe rouillée avait traversé les planches ou bien un fil de fer non moins oxydé et pointu n’avait pu être retourné convenablement.
Nous n'en avions pas moins l’impression d'être sur le point de vaincre un des éléments les plus redoutables et les plus mystérieux de la nature,  la rivière.
Retenue par deux longues ficelles, la jonque bigarrée fut mise à l'eau avec d’infinies précautions. Et sous les applaudissements, ô miracle, la voilà qui se mit à flotter et à tourner sur elle-même, chahutée par le courant encore très vif en ce tout début de printemps.
Qu’un rectangle aussi grossier puisse tourner comme cela sur lui-même, ne me disait rien qui vaille. Un rond, j’aurais mieux compris. N’y avait-il pas là comme une sorte de déséquilibre de l’ensemble ? Mais il est vrai que mes connaissances dans le jeu des forces et de la physique ont toujours été très approximatives et puis, chacun avait l’air si content, chacun souriait tellement benoîtement, que je ne voulais pas encore être traité d’emmerdeur et gâcher la fête. Je fis donc taire mon angoisse et  m’associai à l’optimisme général.
Le capitaine monta à bord tandis que deux matelots immobilisaient l’embarcation. Sur son ordre, ils larguèrent les amarres et mon frère partit au fil de l’eau en poussant les cris d'une forte sensation. Il partit vite, très vite. Sûrement un peu trop vite. Les rires et les applaudissements s’estompèrent puis se turent, les yeux s’écarquillèrent, car il devenait déjà évident que le marin d’eau douce était déjà en perdition.
En fait, il avait construit une toupie. Il tournoyait sur lui-même, levait les bras, hurlait, gesticulait d’un pied sur l’autre et tâchait avec une longue gaule de ramener son youyou fou à la raison. Sinistres présages, on vit dans la tourmente des bouchons de bidons qui dansaient alentour. Les fameux réservoirs d’air changeaient d’élément avec de préoccupants glouglous. L’esquif maintenant non seulement toupillait mais encore se mettait à pencher dangereusement. Un coin du rectangle était déjà submergé. Le marin fit bien des efforts pour faire contrepoids, peut-être même serait-il parvenu à corriger l’horizontale, mais il y eut le pont !
On cria gare, on indiqua le danger avec de grands gestes et en courant sur la berge pour suivre de près ce qui semblait maintenant inévitable. Le sinistre eut lieu dès que la tête heurta l’arche en pierres. L’éphémère timonier fut projeté dans l’eau et le radeau, comme un cheval fou enfin libéré de son cavalier, s’engouffra sous la voûte où il s’immobilisa, coincé.
Mon frère sortit en rampant et à grand peine de l’eau, la tempe dégoulinante de sang, grelottant, toussant  et crachant.
Le regard qu’il nous lança était pitoyable, inondé par la panique et la désillusion. Bien qu’il fût beaucoup plus grand que moi, je le pris affectueusement dans mes bras et lui dis que ça n’était pas grave, qu’il ferait mieux la prochaine fois et que ce genre de déconvenues était réservé aux grands pionniers et au courage des imaginatifs. Il ne semblait pas comprendre, il me regardait, hébété, apparemment fort sonné.
À une saison où, soi-disant, il ne faut pas se découvrir d’un fil, il risquait au moins la pneumonie.
Nous rentrâmes donc au galop, abandonnant l’épave sur les lieux du naufrage. Solidaires mais néanmoins prudents, nous le laissâmes aller plaider seul sa cause devant son juge et, eu égard à la gravité du délit, le verdict fut relativement clément : deux jours de jardin ! Deux jours pendant lesquels il demeura taciturne, arracha la moindre petite herbe entre les sillons naissants, ramassa tous les cailloux, jusqu’au plus minuscule, ratissa les allées.
Visionnaire, ma mère savait déjà prononcer des jugements d’intérêt collectif. Une large bande ceinturait la tête du condamné et dissimulait un oeil.
Amère ironie, on eût dit un corsaire des mers !
Sa peine exécutée, il retrouva enfin l’usage de la parole pour dire que la brouette du jardin était foutue et beaucoup trop lourde. Il allait en faire une autre. Une brouette légère et qu'il peindrait en vert.
Au moins, c’était un projet au service de la communauté et, avec une brouette même approximativement conçue, il ne risquait pas de périr noyé.

A suivre...

09:50 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature |  Facebook | Bertrand REDONNET

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