18.06.2013

Fraternelle guitare

Je remets aujourd'hui en ligne ce texte extrait du Silence des chrysanthèmes, parce que mon frère aîné, hier, a rejoint les ombres éternelles de l'éternel inconnu.
Il est le premier de ma famille à se rendre à l'universelle  convocation des destinées.
Avec tristesse, depuis mes contrées lointaines, ce sera ma manière à moi, en vous parlant de lui que vous n'avez jamais vu ni ne verrez jamais,  de lui rendre hommage et de fleurir sa mémoire.
Ne me tenez cependant pas rigueur, je vous prie, de ce que, exceptionnellement, j'ai cru bon de fermer les commentaires.
Bien à Vous tous.

littérature,écritureMenuisier ébéniste de son état, mon frère aîné fut un jour pris d'une idée lumineuse.
Il me prouva de la sorte que ses outils étaient beaucoup plus utiles que mes livres ou du moins qu'il savait s'en mieux servir. Son idée donna en effet à ma jeune vie une impulsion nouvelle qui ne devait plus s'éteindre.
Il poussa un beau jour la lourde porte de la maison, portant dans ses bras une guitare ; une guitare énorme qu'il avait eu la curieuse fantaisie de fabriquer lui-même, sur ses temps libres, dans l'atelier de son bonhomme de patron.
Il était aux anges et souriait benoîtement en exhibant son chef-d'œuvre à bout de bras. Il fut accueilli comme un Père-Noël, toute la tribu regroupée autour de lui, questionnant, touchant et caressant du doigt le singulier instrument, balbutiant des questions, du style comment t'as fait ça, quand, pourquoi et c'est pour qui ?
L'un ou l'une demanda même, c'est quoi exactement ?
Ma mère resta tout bonnement perplexe devant tant d'ingéniosité. Elle regardait quand même avec forte suspicion l'objet, se demandant sans doute ce qu'il venait faire dans cette maison où seul l'utile avait eu jusqu'alors droit de cité. Elle prit l'instrument, le retourna, l'examina, dit nom d'un chien que c'était lourd et le rendit à son créateur en demandant qu'il en joue. Peut-être même nourrissait-elle quelque secret espoir d'être accompagnée et se préparait-elle à chanter.
Le génial artisan tambourina énergiquement sa main d'expert menuisier sur les cordes, qui rendirent un timbre métallique tellement discordant et tellement abominable que ma mère ordonna qu'il arrêtât sur le champ. Sans doute fort déçue, elle fit pendre aussitôt au mur l'original ustensile par la bandoulière de tissu fleuri, dont mon frère avait pris soin de l'équiper.
Ce fut tout. Le jugement était sans appel.
On admira un temps l'ornement pittoresque aux formes joliment arrondies sous son vernis acajou. Puis on l'oublia, son gros ventre réduit au silence se recouvrit des poussières du mépris général.
Mon frère passa à la fabrication de maisons et de monuments en allumettes, avec des fenêtres en papier brillant, de toutes les couleurs, vertes, orange, rouges et qu'on installa partout, sur la cheminée, sur les étagères, sur l'armoire, dans la chambre. La maison n'était plus qu'un grotesque musée en allumettes, d'autant plus qu'un deuxième frère s'était mis en devoir de plagier le menuisier. Tous les deux rivalisaient alors d'imagination et y passaient leurs soirées sous la chandelle, avec des doubles décimètres, du carton, de la colle, des papiers et des lames de rasoir faisant office de scies. Lorsque, leur délire de surenchère atteignant les mesures du déraisonnable, ils entreprirent la reconstitution commune de la cathédrale de Chartres, les maîtres du gothique flamboyant durent pousser des cris d'effroi et d'outre tombe !
J'étais cependant tombé amoureux de la guimbarde et chaque fois que je le pouvais, je la décrochais de sa potence de proscrite pour en faire grincer les cordes. J'appuyais comme un forcené sur les cases, jusqu'à la troisième. Au-delà, la pression réclamée était si puissante qu'aucun son digne de ce nom ne pouvait en être espéré et que mes pauvres doigts s'en tordaient de douleur.
Un jour de solitude et de désert, je volai des partitions, des livres de solfège et des grilles d'accords qui traînaient sur un vieux piano, au fond de la salle dite de musique du collège. Bien sûr, tout indiquait la bande des trois ou quatre relégués dominicaux puisque le larcin avait été commis sur un week-end : le professeur de musique en était absolument certain, ce qui était pourtant misérablement faux. J'avais en effet récupéré ces écritures musicales un jeudi après-midi, quand tout le monde était à la télévision, récréation tellement nouvelle qu'elle en était sacrée, et dont j'avais été évidemment privé pour une énième insolence faite aux règlements.
Cette erreur d'appréciation du professeur de musique - si elle n'était pas une manifestation de sa mauvaise foi - me donna par la suite le courage d'affronter d'aussi faillibles accusateurs. Plus même. Je n'ai dès lors jamais pu souffrir un accusateur, que ses accusations soient proférées à mon encontre ou  contre un camarade, sans en contester l'honnêteté et la légitimité.
Plusieurs fois interrogé, jamais je n'avouai et m'indignai même ouvertement d'aussi désobligeantes  inculpations. J'avais vaguement entendu parler d'une espèce de pape de l'instruction publique chargé de vérifier si tout allait bien, si les professeurs faisaient bien leur travail et si les directeurs et les surveillants faisaient bien respecter les divers règlements. Je tentai un coup audacieux et menaçai alors d'écrire à l'inspecteur d'Académie, si on ne cessait pas de me harceler avec cette histoire de musique disparue, dont je n'avais que faire ! L'impudence effraya tout le monde, du balayeur au directeur. On eût dit que j'avais menacé d'introduire un putois dans un poulailler. On abandonna les perquisitions dans mon armoire et sous mon lit. Parmi mes livres et mes cahiers de la salle d'étude également.
Ils n'auraient pas trouvé, de toutes façons. Un ami - où que tu sois aujourd'hui, je te salue, camarade ! - un des trois voyous qui allaient à la messe dans l'unique dessein de
fumer des cigarettes, avait été chargé d'escamoter le larcin à l'extérieur.
Je crois même que ma mère avait été interrogée par écrit. Elle avait réexpédié des salutations fort distinguées qui disaient sa haute considération pour le service public, qui m'innocentaient complètement et qui ne se démentirent jamais, même lorsqu'elle me vit bien plus tard absorbé, tel un moine sur ses grimoires, dans la contemplation des cahiers de portées musicales.
J'appris les notes, une à une, pas encore les dièses et les bémols, mais les notes inaltérées. Comme tous les autodidactes, je commençai par massacrer Jeux Interdits, juste avant de tordre le cou au Pénitencier. Toutes les heures de mes vacances y étaient consacrées. J'avais l'énorme et lourd instrument sur les genoux, je suais sang et eau, besognant, recommençant, chantant, hurlant, m'égosillant. Je maîtrisais maintenant le mi mineur, tant romantique, si beau et si simple, et le la mineur aussi. Je passai à l'apprentissage du Do, puis du mi et du ré. L'heure était venue de m'aventurer jusqu'au fa.
Sur cet instrument de torture, je m'échinai quasiment six mois pour lui donner une allure à peu près présentable.
La guitare était mon amie, mon âme soeur, la confidente de toutes mes mélancolies et pensées secrètes d'adolescent. J'en délaissais les livres, du moins à la maison, et ma mère me conjurait d'arrêter le massacre. Elle menaça plusieurs fois de passer l'instrument par les flammes de la cheminée. En retour, je la menaçai moi-même d'incendier toute la maison si elle s'avisait de commettre un tel crime. Venant de moi, l'avertissement fut pris très au sérieux et il nous fallut trouver un compromis acceptable :  je ne jouerai désormais qu'au dehors ou dans la grange sur des tas de bûches et même, s'il faisait froid, dans le toit du cochon.
Ce dernier sembla s'en distraire en battant la mesure de ses grandes oreilles poilues et en me regardant de ses gros yeux d'imbécile de cochon.
Un goret fut ainsi mon premier auditeur.
Je maîtrisais maintenant une gamme d'accords assez complète pour m'essayer à mes propres chansons. Même si elles débutaient toutes par un mi mineur ou par un la mineur, ou même si leur structure musicale se réduisait à ces deux accords-là, je n'en étais pas moins  fier. J'y mettais les paroles puériles d'une révolte déjà adulte. Je voulais toujours être un écrivain mais, en plus, un chanteur de poésie.
Ma rencontre avec Brassens était dès lors inévitable.
Elle eut pour moi valeur de révélation. Quelqu’un, un poète, interprétait sur une guitare le monde tel que je voulais qu’on l’interprétât. Je m’en sentis du coup beaucoup moins seul, il y avait là de quoi assouvir mes deux passions. Je me suis blotti sous l’aile protectrice de cet iconoclaste moustachu et jamais plus n’en suis sorti.
J’y ai rencontré bien sûr quelques bons copains, des amis, des complices de passage, qui, eux aussi, étaient là pour chanter à la fois leur mal de vivre et leur plaisir du monde, comme si, sans jamais nous être croisés, nous avions grandi à la tétine d’une même mamelle.
Aujourd’hui encore, il n’est pas de jour sans que je ne fasse vibrer sur ma guitare, une guitare si souple et si agile qu’elle ressemble à la première autant qu’une gazelle à un dinosaure, un des poèmes de l’oeuvre monumentale et toujours à découvrir, comme si elle suivait pas à pas les évolutions de ma pensée et de mes émois, comme si elle m’accompagnait dans l’inéluctable cheminement vers les ténèbres, m’offrant chaque fois, de ce cheminement et de ces émois, une lecture toujours remise au goût du cœur et des saisons.

Alors, Toi, le luthier velléitaire d’une unique lubie, le bâtisseur de burlesques monuments, Toi, mon frère, tu ne sauras jamais quelle indestructible cathédrale tu as élevée en moi !
Quand tu mourras, quand le croquemort t’emportera, qu’il ait au moins la bonté de te conduire à travers ciel, au père éternel ou ailleurs. Là où tu voudras, mais en tout cas là où tu seras bien, mon frère lointain.

Le silence des chrysanthèmes

11:20 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

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