14.07.2012
Du temps où je fus pour un temps une fille
Décidément, l’étoile du ciel qui présidait à mes destinées ne voulait pas que les étapes à franchir le soient de façon, sinon banale, du moins sans esclandre.
Si elle préside encore, peut-être m’a-t-elle prévu une sortie fracassante de cette vaste mascarade.
Car après une entrée en scène pour le moins insolite*, voilà qu’il m’avait fallu débuter ma scolarité par une nouvelle pantalonnade du hasard.
Je me souviens de ce matin d’octobre où je sentais fort le vêtement neuf et le cirage rouge à mes galoches. Je n’étais pas fier, quoique entouré de mes frères. J’étais seulement un peu rasséréné pour avoir souvent entendu ma mère leur crier que de l’école, ils ne retiendraient que le chemin ! Ce matin là, je lui en voulus du ton courroucé sur lequel elle leur faisait régulièrement ce compliment. C’était pourtant rassurant de savoir qu’ils connaissaient par cœur ce layon creux, bordé d’érables et d’ormeaux et qui, à mi-parcours, devait traverser un sombre bosquet. Au moins, nous n’allions pas nous perdre !
Ils étaient mes guides, mais l’inconnu vers lequel ils me conduisaient m’effrayait et les larmes qui coulaient étaient celles d’un orphelin qu’on abandonnait au vent froid de l'automne.
Soudain, je n’avais plus de berceau et, au bout de ce chemin, sous le vaste préau où fut comptée et recomptée et encore recensée la cohue piaillarde des garçons alignés deux par deux, la pire des vexations était en embuscade.
Car après conciliabules, consultations frénétiques des listes et dernier inventaire non moins frénétique, on se rendit à cette triste évidence qu’il y avait là un garnement en trop.
Soit.
Mais alors pourquoi est-ce sur mon épaule que se posa une lourde main poilue qui sentait le tabac blond, pour m’extirper de l’anonymat des rangs et me conduire, sous les quolibets et les rires, à l’autre bout du bourg, jusqu'au préau d’une autre école, celle des filles.
J’avais soudain tout perdu, mes frères et mon statut de petit garçon. Je vivais un naufrage et ma jeune vie prenait la détresse de partout.
Ma première année d’école se joua donc sur l’air de entrez dans la ronde, voyez comme on danse, dans des effluves de chignons et des froufrous de jupes plissées.
J‘y acquis, peut-être, pour les femmes cette joyeuse amitié qui ne me quitta plus et cet hédonisme qui me procurèrent par la suite tant de bonheur, mais aussi tous les déboires de l’instabilité amoureuse.
J’apprenais à coudre quand ceux de mon âge et de mon sexe apprenaient à taper dans un ballon. J’apprenais à tricoter le point de croix ou de chaînette quand ils s’initiaient à la pyrogravure. Je sautais à la corde quand ils jouaient aux billes. Je sautillais à cloche-pied sur une marelle alors qu’ils jouaient aux gendarmes et aux voleurs.
Mes copains étaient des copines. La singularité n’échappera à personne. En tout cas, elle n’échappa pas à la gent masculine, quand, l’année suivante, je fis enfin ma rentrée solennelle dans la cour des garçons.
Je dus reconquérir mes droits à la masculinité à coups de pieds, coups de poings et autres morsures.
Du coup, j’héritai forcément d’une réputation de mauvais garçon, aussi bien dans la cour de l’école qu’autour de la table familiale où tout venait à se savoir, par la vertu de je ne savais quelle sournoise facétie.
* Voir cet autre extrait
Le silence des chrysanthèmes
12:59 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature |
Facebook









Écrire un commentaire