13.05.2012
Controverse autour d'un livre putatif
Un hiver, peut-être celui de mes quatorze ou quinze ans, je ne sais plus, je m'étais attelé à la rédaction d'un vrai roman.
J'avais d'abord et longtemps guerroyé avant obtenir le privilège, sous couvert de travaux scolaires énormes à rendre pour la rentrée de Noël, de m'enfermer dans la chambre, zone absolument interdite autrement que pour y aller dormir.
Personne ne viendrait vérifier mes productions cérébrales même si ma mère s'assurait parfois, en entrebâillant légèrement la porte, s'il n'y avait pas là-dessous quelque sournoise et inavouable occupation. Elle me trouvait complètement absorbé par mon cahier d'écriture et cela suffisait amplement à la convaincre que je me consacrais bien à des élucubrations intellectuelles qui réclamaient réflexion solitaire.
Je n'apparaissais que pour les repas.
Réquisitionnés au dehors sur divers travaux, réparation du toit aux poules, sciage et fendage des bûches, jardinage ou rafistolage de clôtures, mes frères maugréaient de désobligeantes observations, du style pas besoin de te laver les mains pour te mettre à table, tu ne les salis pas beaucoup. Des conciliabules et des disputes sur le fondement et l'origine des inégalités parmi nous s'ensuivaient, que je concluais en me dédouanant, bêtement, de toute responsabilité quant à leur peu de goût pour la lecture et l'écriture. La querelle tournait alors au vinaigre et sans l'entremise du corps diplomatique, serait allée jusqu'au conflit ouvert. Ma mère calmait donc les esprits en louant le travail manuel, la noblesse de l'ouvrier bâtisseur face à la médiocrité des fainéants de la politique et des bureaux, ce dernier amalgame allant de pair avec des études, des livres et des écrits. Bref, du papier.
Entre deux pommes de terre chaudes, les ouvriers retroussaient alors leurs manches, pavoisaient comme des pigeons juste après l'accouplement et se mettaient en devoir de décrire minutieusement l'avancée de leur chantier respectif.
Cette partie là étant pacifiée, la diplomatie concédait à l'autre qu'il fallait aussi des gens honnêtes, en appuyant bien sur le mot et en me fusillant du regard, des gens honnêtes du peuple qui étudient convenablement et qui aident bien les ouvriers à lire toutes les choses qu'on leur donnait à signer sans qu'ils les comprissent et aussi qu'ils les épaulent pour calculer les sous que les employeurs leur volaient.
Si j'ai bien retenu la leçon, les intellectuels honnêtes devaient aider les ouvriers à compter les sous qu'ils n'avaient pas. Ma mère était vraiment une visionnaire. À la lumière de ce précepte maternel, je n'ai rencontré dans ma vie que des intellectuels honnêtes, certains s'affligeant de l'ampleur de ce que le peuple n'aurait jamais et les autres s'en réjouissant, mais tous avec un petit ventre ventre replet.
Les ouvriers en herbe se tournaient vers moi, affables. Il régnait soudain autour du repas l'harmonie d'un monde solidaire et réconcilié. Ma mère concluait quand même qu'il fallait que je donne un coup de main à l'empilage du bois scié, quand j'en aurai fini avec ma paperasserie, peut-être histoire que je ne perde pas trop de vue le monde du vrai travail ; une sorte de stage, quoi.
Installé juste devant la fenêtre de la chambre, j'avais sous les yeux la cour humide et des oiseaux silencieux, les arbres nus et la lisière des premiers bois, loin devant moi, sur l'horizon d'une prairie. Mon plaisir, plus grand peut-être que celui même d'écrire, c'était que j'avais le confort et le statut d'un écrivain retiré du monde, solitaire, uniquement préoccupé de son travail d'écrivain. Je ciselais des phrases et m'aventurais à taquiner le passé conditionnel deuxième forme. Mon cahier se remplissait. Chaque fois que je tournais une page, j'exultais comme un architecte qui voit son monument, pierre après pierre, prendre de l'élégance et de la hauteur, sinon de l'équilibre. J'en étais bien à la vingtième feuille, dont au moins sept ou huit de nulles et non avenues parce que barbouillées, rayées, maculées, toutes marges surchargées de corrections elles-mêmes raturées, quand une grande croix dépitée ne gommait pas le tout.
Au dîner cependant, les ouvriers, encore plus las après une nouvelle demi-journée maussade passée à enfoncer des pointes ou à manier une bêche, se faisaient oublieux des accords de paix conclus au déjeuner et étaient tout disposés au dîner à rouvrir les hostilités, cette fois-ci non seulement à l'encontre de mon oisiveté mais aussi entre eux.
Ce soir-là, les revendications portaient sur une redistribution des rôles. On exigeait des charges qu'elles fussent interchangeables, on se bagarrait dans une cacophonie invraisemblable pour obtenir des mutations. Les haricots blancs et les boudins grillés fumaient dans les assiettes et ma mère écoutait sourdre a rébellion des troupes, n'accordant à personne ni un regard, ni un mot, uniquement préoccupée de la dégustation de son plat.
Les deux forçats affectés aux bûches étaient les plus virulents, se plaignant de tout, du poids, de la poussière, du manque de lumière au bûcher, des outils, une scie qui ne coupait pas bien et une hache dont le manche était dix fois trop long.
Celui qui rénovait la clôture de la cour, faite de minces lames de bois pointues assemblées entre elles par de petits bouts de fils de fer à fagots, affirma que ses mains étaient blessées par ces petits bouts de fer agressifs et rouillés et à force de manier la pince. Il montrait ses paumes et faisait une grimace douloureuse. Il lui fallait une fonction où il n'aurait pas besoin de ses mains, autant dire un congé-maladie.
Le raccommodeur du toit aux poules se plaignait d'une seule voix avec celui affecté au toit à cochon de l'odeur et de la saleté. Ces deux là regroupés en un puissant syndicat ne demandaient pas. Ils exigeaient. Il n'y avait pas à négocier. Ils ne céderaient pas. Demain, ils feraient autre chose ou alors rien, un point c'est tout. Le préavis de grève était clair. Ma mère leva la tête un instant et, tout en continuant de savourer un bout de boudin, les fixa un moment, prête à engager le bras de fer. Ils voulaient faire quoi ? Ils ne savaient pas mais il ne feraient pas cela. Chacun son tour d'être dans la merde, conclurent-ils, fort élégamment.
Il n'y avait que l'aîné, préposé au jardin, qui ne se plaignait pas tout à fait comme les autres. Il montrait l'exemple de la résignation au devoir. Il soupirait bien que nom d'un chien, la terre était basse et qu'il faisait un froid de canard en plein vent d'ouest, mais il acceptait. Il fallait que ça se fasse. Il en avait encore pour un bon petit bout de temps à tout mettre en ordre et personne, bien sûr, ne le ferait aussi bien que lui. Connaissant l'oiseau, je subodorai qu'il n'y avait là strictement rien à faire, en plein mois de décembre.
Je lui proposai de l'aider et la véhémence avec laquelle il s'y opposa fut pour moi un aveu. Il ne voulait personne avec lui à tout esquinter et à patauger sur le guéret détrempé ! Il prit ma mère à témoin qui confirma : marcher sur le labour l'hiver compromettait les semailles de printemps, de grosses mottes dures et impraticables s'y formant. L'aîné replongea dans son assiette en hochant la tête, trempant de gros bouts de pain dans ses haricots, comme quelqu'un qui n'est plus concerné par le débat. Il avait son poste et obtenu de le garder. Que les autres s'arrangent entre eux !
Le jardin était à l'ouest, derrière la maison, bien à l'abri des regards. J'avais bien supputé : je sus que le fourbe enjambait la clôture et descendait sournoisement patauger dans la rivière, magnifique à cette saison, majestueuse comme un grand lac, étalée sur les champs et entre les arbres des bosquets.
Le fromage et les pommes sonnèrent le glas des jérémiades. Poules, clôture, cochon, bois, jardin, chacun finirait sa tâche avant dimanche, sinon gare. Gare à quoi ? Mieux valait prudemment ne pas s'en enquérir et abandonner la lutte. Les vaincus alors se retournèrent vers moi, grimaçants de mal vécu. On n'avait pas discuté de mon cas. Je n'avais pas bientôt fini ? Que faisais-je donc de si important que je restais bien au chaud, et dans la chambre, en plus ? Hein ? Je pouvais le dire au moins ? Du latin ? Du chinois ?
J'ignore encore pourquoi, peut-être du fait de cet alphabet abscons ou alors pour les yeux toujours rieurs des asiatiques, mais dire qu'on parle ou qu'on écrit du chinois, fait toujours bien rire. On peut dire aussi de l'Hébreu. C'est tout aussi évocateur, mais ç'est sérieux, ça ne fait pas rire, c'est même empreint d'un occulte sévère.
On rigolait donc à gorges chaudes, on ne se disputait plus, on avait trouvé un terrain de cohésion sociale. L'infortune n'unit les hommes que s'ils se découvrent un adversaire commun qu'on puisse vilipender sans trop de risques. Ma mère laissa faire. Mieux encore, son silence et les regards narquois qu'elle me jeta, signifiaient qu'elle m'invitait à me justifier très vite si je ne voulais pas être mobilisé sur le front des diverses corvées du dehors. Alors... Alors...
J'écrivais un livre, un vrai livre.
Je les aimais trop pour les connaître vraiment, en fait. Obnubilé par la conviction intime que j'avais de la noblesse de mon entreprise et par l'avancée de mes travaux que je jugeais satisfaisante, j'eus la naïvete de penser que ça leur ferait plaisir et même, qu'ils pourraient en éprouver quelque fierté.
Un livre, s'exclama t-on ? Et pour quoi faire un livre ? Alors là, c'était la meilleure de l'année qui pourtant touchait à sa fin ! Eux, ils s'échinaient à l'entretien de la maison, ils se blessaient les mains, ils pataugeaient dans les fientes de poules et le fumier du cochon, ils attrapaient des tours de reins à brasser du bois, ils avaient froid, ils s'enrhumaient et Monsieur restait le cul sur une chaise à écrire un livre ! C'en était trop, le scandale dépassait la mesure ! Ma mère fut appelée au secours. Elle ne pouvait cautionner ça, un châtiment exemplaire s'imposait. Des devoirs d'école, d'accord, quoique l'argument ne passât qu'avec peine, mais là, s'amuser à faire un livre, c'était mille fois non ! La révolte des mutations tantôt éteinte se faisait maintenant rébellion et la rébellion était sur le point d'éclater en révolution, à tel point que l'aîné, qui pourtant aurait dû sagement se faire tout petit dans son jardin secret, demanda à ma mère d'intervenir tout de suite.
Quoique encore vierge de cette expérience, j'eus vraiment l'impression d'être devant un tribunal passionné et vindicatif, dont elle était la Présidente, calme et sereine, professionnelle mais implacable. Je fus invité froidement à m'expliquer dans le détail, non sans qu'elle ne m'ait signifié un premier chef d'inculpation pour le prétexte fallacieux des compositions scolaires.
Chacun me dévisageait en épluchant sa pomme et on attendait des aveux complets. N'eussions-nous été en décembre qu'on aurait entendu une mouche voler.
J'écrivais un livre sur nous tous, voila.
J'avais dit ce qui m'était immédiatement venu à l'esprit et j'ignore aujourd'hui encore pourquoi cela s'imposa à moi, mystère peut-être des impressions fugaces et des désirs non identifiés mais qui s'imposent à la parole.
Car il y avait chez nous un vagabond en haillons, couvert de saleté, une barbe en broussailles telle qu'on n'y voyait jamais ni la bouche, ni les yeux qu'à moitié, en bandoulière toujours une musette d'où toujours dépassait le goulot d'une bouteille de vin et qui parcourait inlassablement les chemins, les champs et les bois, de village en village, de commune en commune, disait-on même. Boulitte, c'était son quolibet, apparaissait régulièrement et les gamins épouvantés couraient annoncer la nouvelle, comme pour les bohémiens, voila Boulitte ! voilà Boulitte ! Des paysans lui offraient à boire et le taquinaient de grossières plaisanteries. Il racontait entre ses dents barbues des histoires effrayantes, des crimes et des bêtes sauvages en roulant les « r » comme des cascades et ses yeux, je les revois ses yeux, étaient bleus, d'un bleu livide, presque transparent, presque mort. Boulitte avait son rôle. Il servait de père Fouettard dans toutes les maisons, sauf la nôtre, parce que nous, nous en avions un, enfin une. Menacer d'aller chercher Boulitte, ramenait en effet immédiatement à de plus raisonnables sentiments tout garnement rétif. On disait qu'il habitait dans les bois, à la belle étoile et en toutes saisons. Cet étrange vagabond me faisait peur en même temps que me fascinaient son errance et son total dénuement, comme s'il eût été un être entre l'animal et l'humain. Ma mère le saluait, le tutoyait et causait même deux ou trois mots avec lui. Je l'admirais pour cela, comme si elle était capable de rentrer en communication avec l'ésotérique.
C'est sur cet homme des bois et des chemins que besognait ma première tentative littéraire. Je m'échinais à vouloir en faire une allégorie de la liberté.
Mais quand je mentis spontanément et déclarai que notre famille était le sujet de mon livre, la consternation fut telle que les cous se tendirent démesurément, que les yeux s'écarquillèrent dangereusement, que les bouches s'ouvrirent sans qu'aucun son n'en put sortir et que les couteaux qui épluchaient les pommes retombèrent un à un dans les assiettes. Comme prise en photo, ma mère se figea littéralement, un quartier de son fruit planté au bout de sa lame, en suspens, à mi-chemin entre la bouche restée bée et la table.
Je me lancai dans une improvisation étrangement inspirée. Je m'entendais parler aussi, de très loin mais distinctement, comme si ce fût un autre qui avait pris la parole.
Au regard d'un monde qui changeait et qui partait à la dérive, notre vie pouvait paraître pauvre. Elle était pourtant d'une richesse qu'on ne reverrait bientôt plus. Nos préoccupations étaient rudimentaires et nous ne savions encore lire les mutations de ce monde qu'à la lumière de nos ancestrales erreurs. Nous savions le chant du coq qui claironnait la fin toute proche de la nuit, nous savions la position exacte de la grande ourse au quinze août, nous savions le refrain des saisons, nous savions distinguer l'empreinte du lièvre de celle du lapin sur la boue rougeâtre d'un chemin forestier, nous savions semer, nous savions planter et nous savions manger. Nous savions beaucoup de choses mais c´étaient là des choses dont le monde naissant n'avait que faire et qui même entravait son essor. Nous n'étions pas préparés à l'exil, nous allions être sacrifiés à une aube nouvelle, laissés pour compte dans cette levée de rideau qui ne voulait plus d'insignifiants de notre espèce.
Je me tournai vers ma mère. Ses Pères Noëls travailleurs et justes ne viendraient jamais. Il n'existait pas plus de Pères Noëls qu'il n'existait de dieu ou de « beurre au cul », comme elle se plaisait à dire. Il n'existait, il n'avait toujours existé que des hommes et ces hommes aujourd'hui proposaient un univers qui n'était pas pour nous.
L'heure allait bientôt sonner de devoir nous séparer. Il faudrait alors que chacun, avec les pauvres armes que lui avaient données le vent, la pluie, l'odeur de nos champs et le vol des oiseaux, trace la piste de son exode et tâche de se frayer un chemin dans une jungle inextricable. Personne d'entre nous ne s'y retrouverait cependant et nous n'aurions pas de cailloux à semer pour jalonner la route. Nous errerions, toujours plus loin. Nous nous éloignerions de plus en plus et jamais ne reviendrions à la douceur de cette table, à cette odeur chaude des haricots de nos sillons, à ce fumet sucré de nos oignons dans les boudins.
Je leur disais tout ça et j'écrivais tout ça pour qu'ils s'en souviennent à jamais et parce que je les aimais.
Alors, oui, je savais le latin et je prétendais savoir écrire et j'aimais les livres, l´histoire et la poésie. Mais cela ne servait strictement à rien. Je voulais bien tâcher de donner un coup de main, pour empiler des bûches, rapiècer une clôture ou curer un poulailler. C´étaient là les derniers gestes d´un monde en perdition, des gestes qui, comme les miens, n'étaient plus qu'inutilités. Qu´ils me donnent seulement le temps d´écrire, pour eux et pour empêher que le chemin qu´ils imprimeraient bientôt derrière eux ne se perde à jamais dans l´éternité cruelle du nul et non avenu.
Je leur faisais là une promesse solennelle.
En saisirent-ils tout le sens ?
En tout cas, leur bouche s'était refermée, leurs lèvres étaient parcourues d'un petit tremblement convulsif , leur visage était doux et une lumière humide avait allumé la couleur de leurs yeux silencieux.
Quarante ans m'auront été nécessaires pour tenir cette parole étrangement spontanée.
Le sauront-ils jamais ?
Le silence des chrysanthèmes
08:00 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : littérature |
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Commentaires
C'est une merveille que la vivacité de ces Chrysanthèmes. Vous ne nous dites pas si vous finîtes par comprendre la subtile distinction entre le conditionnel passé deuxième forme et le subjonctif plus que parfait (!)
Écrit par : ArD | 14.05.2012
Répondre à ce commentaireMerci, ArD, de cette lecture et ravie que ces évocations soient à votre goût...
Oui, j'ai fini par dissocier les deux modes-temps retors et qui se ressemblent comme deux frères.
Mais après bien des maux de tête.
Écrit par : Bertrand | 14.05.2012
Répondre à ce commentaireC'est vraiment "au petit poil".
Écrit par : Alfonse | 14.05.2012
Répondre à ce commentaireMerci, Alfonse.
Écrit par : Bertrand | 15.05.2012
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