05.11.2013

Cochon après cochon

cochon3.jpgQuand, fraîchement retourné et fumé, on abandonnait le potager aux pluies et aux gels, les grands migrateurs traversaient en direction du Sud le ciel en déclin, la rivière réapparaissait plus limpide et plus cristalline que jamais, les feuilles des bois prenaient leurs tenues d'adieu et les brouillards s'attardaient plus longuement sur les champs.
Le décor du grand mouvement des choses était ainsi planté pour que la lame d'un implacable couteau s'enfonçât dans la gorge graisseuse du cochon, tranchât l'artère et fît jaillir le sang dans de larges poêles vinaigrées que des femmes remuaient énergiquement pour en interdire la coagulation.
J'assistais les bras ballants au grand sacrifice annuel, débauche de torchons, de grappes d'oignons, d'herbes aromatiques, de larges faitouts, de pots, de lourds quartiers de viande sanguinolents et partout éparpillés.
Des feux de bois avaient été allumés sur lesquels cuisaient les boudins et les saucisses, mijotaient les gros grillons, les pâtés et le gigouris, sauce noirâtre, fortement poivrée, au sang et à la couenne. Les femmes du voisinage s'afféraient, rigolaient, brassaient, médisaient sur d'autres femmes, assaisonnaient, goûtaient à la louche. Mes frères découpaient, remplissaient les saloirs, une couche de sel, une couche de viande. Mes sœurs avaient été nommées les vestales de la cérémonie, courant d'un feu à l'autre, portant les morceaux de bûche, les fendant d'une hachette en grosses allumettes, soufflant et attisant.
Grand ordonnateur de la célébration, ma mère, la Royale mentholée plus agitée que d'ordinaire au coin des lèvres,  était partout. Elle distribuait gaiement les ordres à ses troupes. Elle faisait retirer telle cuisine du feu pour commander qu'on en installât telle autre, dirigeait le découpage et le nettoyage des viandes, admonestait les vestales, encourageait et conseillait, plaisantait avec les cuisinières. Elle était demandée là pour mettre le dernier grain de sel aux sauces ou au contraire notifier que l'assaisonnement était parfait, interpellée ici pour choisir les herbes à trier, appelée d'urgence là-bas parce qu'une marmite chauffait trop fort et risquait de prendre au fond.
À midi, elle sonnait le clairon et toute l'escouade se retrouvait autour de la table pour goûter des poêlées de grillades toutes fraîches. Les commentaires allaient alors bon train. L'oraison funèbre du cochon était prononcée la bouche pleine et le menton huileux. C'était une belle bête, ni trop grasse, ni trop maigre. Un peu trop ramassée sur elle-même, peut-être, mais la viande était assez longue et tenait bien aux os. Le tueur était invité au festin. Il déclarait généralement que le goret était mort en brave bête et, après avoir essuyé
d'un bref revers de la manche ses lèvres luisantes, prononçait  l'homélie :  l'est ben mieux à sa piace, là, que l'était dans son toué.
Au soir, alors que déjà s'allongeaient les ombres furtives, que les feux n'étaient plus que de fines braises agonisantes, que tombait la brume immobile, les cuisinières repartaient, des chapelets de boudins frais délicatement enroulés sur le torchon blanc d'un panier d'osier.
Les vestales changeaient de rôle et étaient préposées au nettoyage de toutes les gamelles, à l'eau bouillante et la cendre des feux tenant lieu de lessive. Mes frères curaient une dernière fois le toit du mort et remisaient les divers outils du sacrifice, ma mère rangeait soigneusement les pots en chantant des chansons d'amour.
Je ne faisais rien.
Je n'avais rien fait de la journée, sinon vaquer d'un poste de travail à l'autre. Ma mère m'avait nommé son aide de camp, sorte d'agent de liaison entre les différentes activités, en décrétant plaisamment qu'en ne faisant rien, je ne ferais pas de bêtise.
L'appréciation me convenait à merveille.

La première hirondelle revenue sous nos cieux, un porcelet, tout rose et tout rond, encore mal assuré sur ses pattes boudinées, prendrait possession de l'obscurité du toit. Il vivrait là toute son existence d'omnivore à goinfrer de la farine de son avec des feuilles d'ormeaux, des restes cannibales de repas, des eaux grasses de vaisselle, du pain dur, des betteraves, des patates pourries et des topinambours. Il passerait tout l'été dans l'ombre, à faire consciencieusement son métier de cochon : prendre de l'embonpoint.
Puis, dans le ciel clair ou bien chargé de pluie, on entendrait encore, un soir, l'exode à tire-d'aile des grands voyageurs de l'automne. On ne les apercevrait pas. On les devinerait à leurs grinçants appels, rendus plus pathétiques encore par le noir de la terre et du ciel, comme les sanglots étouffés des désespoirs errants. La charrue éventrerait la plaine et les muscles puissants des chevaux ruisselleraient sous l'effort. On sentirait par les chemins boisés l'odeur des champignons, on allumerait les premiers feux et de grosses étincelles jailliraient des bûches de châtaigniers.
Le cochon enfin reverrait la lumière. Un court instant. Le temps qu'il faut pour mourir. Hagard, hurlant, l'œil abruti, aveuglé, incapable de regarder en face l'inéluctabilité de son destin de cochon.
Bien campé entre lui et le soleil, le même égorgeur serrerait dans son poing la redoutable étincelle d'un puissant coutelas.
Il en était ainsi.
Comme d'autres ne peuvent rentrer dans une chapelle sans se signer ou se mettre à genoux, on ne rentrait pas ici dans l'hiver sans immoler un goret.

Le silence des chrysanthèmes

Image : Philip Seelen

13:41 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

Commentaires

Quel texte Bertrand !
Et ce qui est fou c'est que je ne me souviens pas d'une seule de ces lignes. Et certainement pas de la dernière phrase.

Un manuscrit donné à lire, peut-être est-ce souvent de la confiture aux cochons. Pas le bon endroit, pas le bon moment...

Je m'avisais de ce que le narrateur dans tout ça ne faisait rien deux secondes avant qu'il ne l'admît lui-même :)

Écrit par : Michèle | 08.11.2013

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Et alors le porcelet tout rose et tout rond, nouveau petit "Pinder" sous son toit, ce serait pour le premier lundi du mois de février, jour de foire ? :)

Écrit par : Michèle | 08.11.2013

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Merci de faire le lien avec Pinder.. Hiii !
Ah, mais, Pinder, le bon Pinder, c'était, sans qu'aucun événèment ne puisse venir contredire le rite, le 2 novembre, jour des Morts (!!!!)

Écrit par : Bertrand | 12.11.2013

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