jeudi, 05 novembre 2009

Une altercation

photo_1253077878137-1-0.jpgUn professeur d’Histoire avec lequel j’échangeais maintes joutes verbales et à qui je  contestais sans ménagement le droit de nous enseigner les tenants et les aboutissants du passé à la lumière de ses sottes et dangereuses convictions, glorifiant Thiers pour persifler les rebelles et antipatriotiques parisiens, affirmant que Napoléon n’avait dévasté l’Europe que pour y semer les idées nouvelles, que Louis XVI était un bon bougre ouvert aux idéaux humanistes et que le tribunal révolutionnaire n’était qu’un ramassis de voyous dépravés, sortit un jour de ses gonds comme une vieille porte malmenée et, l’insulte à peine retenue au bord des lèvres, braîlla que je cesse enfin de l’interrompre avec mes imbécillités de communiste primaire et de contestataire permanent de l'essentiel.
Piqué au vif, je me levai.
Pour Napoléon, je dis que la Sainte Èglise avait, elle aussi, fait massacrer des peuplades entières et sans vergogne pour leur ouvrir les yeux sur les enseignements lumineux du Christ. Pour Thiers, je lui rappelai que ce boucher sanguinaire avait assassiné femmes, enfants et vieillards avec des fusils prêtés par Bismarck, qu’il avait déporté une foule de gens dans les mouroirs de Guyane et qu’il était abject et honteux  pour une République, que des rues, des places et des avenues portassent le nom de ce psychopathe...
Au prénom de sinistre mémoire, ajoutai-je, provocateur.
Je conclus, en levant le poing il est vrai, qu’il était tout de même gênant de vouloir enseigner les subtilités du passé à ses élèves quand on ne comprenait rien à son présent : je n’étais en effet pas un communiste primaire et même, loin de me réclamer des systèmes coercitifs mis en place sous cette usurpation, je les désavouais complètement.
Y perdant son latin, surtout celui qu’il récitait tous les dimanches matins, il demanda alors pourquoi et où je voulais en venir avec mes sempiternelles et désobligeantes controverses. Je répondis que je ne savais pas exactement où j’allais mais que je savais au moins où je n’allais pas : là où il était, à dire des âneries dont il ne soupçonnait même pas l’énormité.
C’en fut trop. Suffoqué, l’affreux révisionniste ramassa précipitamment son cartable, son pardessus et son chapeau, fit une halte chez le proviseur, consulta et prit un mois de congé maladie, au prétexte d’une dépression.
Moi aussi, j’eus des congés. Huit jours d’exclusion, quoique ma mère ne manquât pas, pour la énième fois, d’assurer le conseil de discipline de son entière confiance dans l’instruction publique et en dépit de ses salutations les plus respectueuses et distinguées.

J’avais dix huit ans tout juste et déjà n’avais plus de village natal. Enfin libre comme le vent, avec une auto et plus de marmots, ma mère avait dissout le clan et vendu le territoire. Exilée dans une autre commune, au cœur d’une vraie petite bourgade, elle ne cessait de s’émerveiller chaque jour d’avoir enfin une boulangerie, une boucherie et une pharmacie sur le pas de sa porte. Elle refaisait sa vie. On refait toujours sa vie quand on l’aime.
Si rien ne va plus mal, le soleil inscrira bientôt dans le ciel de mai son quatre-vingt-neuvième printemps. Elle a encore refait sa vie. Maintenant ce sont la boulangerie, la pharmacie et la boucherie qui viennent à elle. Elle n’a même plus besoin de pousser la porte des magasins. Des géraniums ornent toujours le petit balcon de son foyer-logement et chaque hiver elle se demande, attristée, si elle verra ses nouvelles boutures en fleurs. Elle a peur de ne plus pouvoir refaire sa vie, je crois. Moi, je suis si loin, trop loin, sur une autre terre. Je n’ai plus de mots pour lui dire tout ça. Mais elle sait mieux que moi. On sait à peu près tout quand les journées sont si longues et les années si courtes !

La mienne de vie n’avait plus ni racines, ni port d’attache. Je naviguais déjà à vue. Je passai ma semaine de vacances pénitentes à vagabonder de-ci, de-là. Des copains déjà étudiants avec de la barbe clairsemée comme le Che m’accueillirent dans leur chambrette aux murs placardés d'espoirs de chambardement, des filles déjà femmes avec des tétins ronds et blancs comme ceux des blasons de Marot m’ouvrirent une place dans leur clic-clac.
Avec cet enseignant  aux enseignements pour le moins cavaliers, c’était peut-être la première fois que j’exprimais aussi clairement mon désir de ne laisser personne m’imposer sa lecture du monde. Je crois que ce fut un tort. Par la suite, ma vie a beaucoup pâti de cette prétentieuse erreur. Car si on sait bien les écouter, les menteurs, surtout ceux qui font profession du mensonge, disent mieux la vérité que les honnêtes gens. Il suffit de savoir lire à l’envers, en histoire comme partout ailleurs. J’ai appris trop tard à déchiffrer comme cela, à un âge où l’on n’a plus guère besoin de décoder le monde, quand on croit que le sien propre est achevé.
Le monde achevé. C’est exactement l’affligeant travers dans lequel pataugeait mon conteur d’histoires. Il avait eu beau étudier, lire des livres et encore des livres, disséquer des témoignages, voir des musées, voyager à travers les siècles, écouter de brillants érudits, il n’avait pas trouvé de plus belles époques que celle qu’il vivait, lui, homme du vingtième siècle, citoyen d’une cinquième République absolument florissante et non perfectible. Il vivait dans un univers accompli.
Il n’était pas un original farfelu, hélas !  Tous les thuriféraires du pouvoir, qu’ils aient la tête au firmament ou les pieds dans la merde sur la hiérarchie des ambitions, sont animés de cette conviction que jusqu’alors les hommes ne se sont entretués, n’ont débattu de leurs idées, n’ont accouché de mondes nouveaux dans la souffrance et n’ont défait ces mondes pour en repenser d’autres, toujours dans la peine et dans l’effort, que pour en arriver à celui-ci, ultime et glorieux aboutissement d’une longue et douloureuse aventure, qui leur convient à merveille et dont ils savent tirer profit, chacun au prorata de son appétit.
Puissent-ils mesurer, ne serait-ce qu’une seconde, la dernière, l’ampleur de cette bêtise et la monstruosité de cette vanité !

Le silence des chrysanthèmes

Commentaires

C'est Joyce qui écrit que "les parents sont un mal nécessaire". On pourrait dire la même choe de l'Ecole. On n'y enseigne jamais l'Histoire (aujourd'hui pas plus qu'hier). Jamais non plus la littérature. On n'y enseigne qu'un "programme"; "des programmes". Et le mot est terrible!
Même l'enseignement des sciences, que certains imbéciles croit objectif, est programmé. A la limite il n'y a que la technique qui pourrait s'enseigner. Et encore. Choisir telle technique plutôt que telle autre... Bref. Il n'a a pas d'issue à cette affaire. La programmation des matières soclaires dans la sociétéé de masse est devenue même formatage. Formatage piloté par l'OCDE dans 34 pays du monde !!! Avec très peu de connaissances réelles à la clé.
Et pourtant. Que faire
L'école est un mal nécessaire.

Ecrit par : solko | vendredi, 06 novembre 2009

Je vous entends bien...Et je dois moi-même beaucoup, beaucoup de choses à l'école...
Car tous les enseignants, loin s'en faut et fort heureusement, Solko, ne ressemblent pas à l'histrion que je mets ici en scène, en le caricaturant, certes, mais à peine...
Si on peut caricaturer à peine.

Ecrit par : Bertrand | vendredi, 06 novembre 2009

C'était le bon temps, où certains élèves s'affrontaient frontalement à des profs avec des arguments. L'école servait à cela, aussi.
A présent,dans les villes du moins, c'est plus de l'indifférence que les élèves nous renvoient. Une sorte d'indifférence de spectateurs polis. Le pire des profs, désormais c'est celui qui s'accommode de cette gentillesse sans exigence ni curiosité et devient un gentil animateur de gentils animés... Bégaudeau, par exemple. Même caricaturé votre histrion valait mieux, car au moins avait-il des contours...

Ecrit par : solko | vendredi, 06 novembre 2009

Bonsoir Bertrand.

C'est bon, je viens de rentrer chez vous.

C'est un plaisir de découvrir votre blog.

Encore merci de votre passage et bien sur pas de souci pour les photos.

Ecrit par : Michel | vendredi, 06 novembre 2009

@Solko : Tout à fait juste. Mieux vaut des contours adverses où faire ses griffes et ses dents que la pâle sympathie des consensus.
@Michel : Merci infiniment. Je suis heureux de signaler ici qu'internet recèle des sites d'artistes d'un grand talent, des artistes qui ont choisi leur interprétation du monde par la photographie, comme nous autres par les mots.
Parmi eux je vous ai découvert ici :
http://mes-photos-de-franche-comte.skynetblogs.be/
Et j'invite vraiment mes lecteurs et lectrices à une promenade par chez vous. De toute beauté.
Je publierai photo sur l'encrier demain et vous signalerai.
Amicalement
Bertrand

Ecrit par : Bertrand | lundi, 09 novembre 2009

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