samedi, 31 octobre 2009
Cacophonie funéraire
Toute la dynastie du grand-père, soldat inconnu et poilu des abominables tranchées, accroupie en rond autour du feu, avait écouté sans mot dire la triste saga qu'avait racontée ma mère.
Alors bien sûr, comme on l’avait à peu près tous complètement ignoré quand il était encore à une heure de là, à l’autre bout de la commune en prenant par les champs et les bois, on se découvrit des souvenirs, des historiettes attendries qu’on avait vécues, sinon avec lui, du moins chez lui.
Il en fut un qui affirma qu’il l’avait aidé à biner ses fèves, une fois, parce qu’il était fatigué et qu’il se reposait au bout du sillon, le brave papi, le chapeau sur le nez rabattu. Il avait ronflé et ça l’avait fait rire, lui, d’entendre le grand-père ronfler. J’allais lui demander pourquoi mais déjà un autre ajoutait qu’il avait mangé là-bas des bouts de fromage de chèvre sur des tartines grillées devant la cheminée. Jamais il n’avait mangé d’aussi bonnes tartines. Il s’en souviendrait longtemps des tartines du vieux ! Il rectifia in extremis...du grand-père.
Un troisième membre du clan toussota qu’il avait réparé un nid dans le poulailler, ramassé les œufs et fait une omelette avec de l’ail vert du jardin. Tout seul ? Oui, grand-père n’était pas en grande forme, il se reposait. Je n’avais pourtant jamais entendu la moindre poule caqueter là-bas. Je mis ça sur le compte de l’émotion. Après tout, quand on aime subitement un mort, on a bien le droit de dire n’importe quoi de son vivant.
Mais la palme du souvenir revint à l’aîné. C’est lui qui l’avait le mieux connu. Il jouait avec lui alors qu’on n’était même pas nés, nous autres tous.
Si mes calculs sont bons, il avait donc joué avec le grand-père avant même d’avoir fait un tour complet du calendrier. En tout cas pas deux. Être premier-né de la maison lui conférait cependant assez de prérogatives pour qu’on consentît à l’écouter, en dépit de son insinuation assez désobligeante.
Un hiver qu’il y avait du brouillard…
Nous nous épiâmes du coin de l’oeil, goguenards, comme s’il eût commencé par dire que c’était un jour où il ne faisait pas nuit. Bref, il y avait du brouillard et comme le bouilleur de cru était au village, il avait aidé son grand-père à soutirer un petit fût de vin destiné à être brûlé. Le pépé avait goûté plusieurs verres et, en riant de plus en plus fort, avait dit que, mon gars, ça ferait de la bonne eau-de-vie, ce putain d'pinard !
Ma mère fronça un sourcil sévèrement réprobateur.
L’aîné répéta, mais plus bas, que le bouilleur de cru était au village, donc, qu’il s’en souvenait parfaitement mais que ce n’était pas ça qu’il voulait raconter... Il avait passé toute la journée là-bas et le pépé voulait arracher ses oignons et il s’énervait parce qu’il n’arrivait plus à mettre la main sur sa bêche. Il ronchonnait dans sa moustache, allant du jardin à la grange et de la grange à l’écurie, en faisant à chaque fois de longues haltes au chai, pour tâcher de mettre la main sur cette imbécile de bêche de merde ! Alors, c’était lui qui l‘avait trouvée, la bêche. Oui. Et vous savez où ? Dans le grenier ! On se demande bien ce que faisait cette bêche dans un grenier, hein ? Mon frère avait couru, tout joyeux, en criant très fort qu’il avait retrouvé l’outil et voilà que maintenant c’était le pépé qui était introuvable. Alors il avait cherché partout, en commençant par le chai bien sûr. Il avait appelé dans la maison, ho, ho, ho, comme ça, puis dans les bâtiments, puis sous le hangar et avait quand même fini par trébucher sur l’incorrigible dormeur qui ronflait comme un perdu au coin de la barge de paille, avec une bouteille de vin allongé à ses côtés...
Hélas, il y en avait un parmi nous qui respectait moins que les autres l’émoi qui trahit la mémoire quand on parle d’un qui nous était cher et qui est tout juste mort.
Alors cet irrespectueux des sentiments et des convenances fit remarquer que quand même, s’il y avait du brouillard et si c’était l’hiver et si le bouilleur de cru était dans les environs, ce n’était pas tout à fait la saison de récolter des oignons. D’ailleurs, s’il y avait eu du brouillard et que le brouilleur de cru et ainsi de suite ..., le papi n’aurait pas fait sa sieste dehors, dans la paille, tout de même !
L’aîné tout rouge voulut protester mais ma mère prit le parti du perturbateur en disant, sur un ton qui n’admettait guère l’ergoterie, qu’effectivement cette histoire de bouilleur de cru, de bêche dans le grenier et de son père couché dans la paille avec du vin, ne tenait vraiment pas debout.
Tout penaud, l’aîné s’excusa que sans doute il avait confondu deux histoires mais que c’était quand même lui le plus âgé d’entre nous et que c’était lui qui avait le mieux connu cette espèce de vieux...Ce vieux pépé, voulait-il dire...
On fit silence et on resta là, tous à regarder les flammes qui pourléchaient les bûches et la fumée qui s’envolait et les étincelles qui pétaradaient avec des petits claquements secs. De temps à autre, ma mère prenait les pinces, remettait les tisons en bon ordre, déclenchant un véritable feu d’artifice d’étoiles et de braises qui jaillissaient jusques sur nos genoux. A nos pieds s’allongeait la chatte, une grande chatte avec trois couleurs, blanche, jaune et noire. Elle poussait par endroits de petits gémissements d’aise, des soupirs de rêves de chat tandis que le vent sur les carreaux de la fenêtre balayait des ruisselets de pluie.
Le silence des chrysanthèmes
08:00 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note
| Tags : littérature |
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Commentaires
Ah le silence des chats ! Comme il est salutaire, au sein des familles nombreuses...
Bon week end à vous Bertrand et merci pour ces instants que vous restituez.
Ecrit par : solko | samedi, 31 octobre 2009
Il avait toujours été là et puis subitement il n'avait plus été là. Etonnement de la jeunesse devant ce vide soudain. Que faire d'autre que contempler les flammes qui consumaient les bûches dans l'âtre? Que faire d’autre devant le vide existentiel ?
Ecrit par : Feuilly | samedi, 31 octobre 2009
Bertrand, nous sommes heureux de l'arrivée ce 31 octobre, de Polska B dzisiaj, chez Publie.net
http://www.publie.net/tnc/spip.php?article279
Amitié.
Ecrit par : Michèle | dimanche, 01 novembre 2009
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