mardi, 27 octobre 2009

Archéologie succincte

PB020008.JPGJ’ai grandi sans épaules paternelles où déposer mes peurs.
Alors plus tard, handicapé de ce trop lourd bagage, je les ai laissées un peu partout en consigne. Au hasard de la route, chez d’autres qui n’étaient même pas chez eux, au fond des verres et des bouteilles, sur les trottoirs en pluie et en nuit de villes sans nom et sans âme, sous les lumières acides des bars de nuit où
titubent les désespérances, dans des valises faites à la hâte, dans des draps de passage et dans la permanence des illusions.
Cap sur le hasard, droit sur les écueils, mais avec des îles entrevues sur tous les horizons !
Parcours en apparence décalé, en réalité qui touche à l'universalité : Qui que nous soyons, d’où que nous venions et où que nous nous proposions d’aller, nous transportons avec nous une malle à double fond dans lequel il ne faut s’aventurer qu’en cas d’absolue nécessité. Quand son contenu devient si pesant que les voyageurs que nous sommes ont peine à transporter leurs effets personnels. Et qu’importe, vraiment, si l’on ne comprend pas tout de ce contenu !
Je n'ai en effet jamais rencontré plus ennuyeux, plus prétentieux, plus bêtes et plus névrosés que les apprentis chercheurs de névroses. Un peu comme des alcooliques qui se piqueraient soudain d'œnologie !

Aussi ai-je eu une enfance qui, pour être singulière, n’en fut pas moins heureuse. Je sais bien  qu’il est toujours joli le temps passé, alors si c’est mon souvenir qui chante et qui m’abuse par le miroitement et les prismes d'une certaine nostalgie, disons que le souvenir que je porte en moi est agréable à porter.
Et s'il y a nostalgie, peut-être n'a t-elle même pas pour objet un temps fixé, déterminé dans de l'histoire individuelle, mais un temps présent et toujours en mouvement : celui de s'éloigner chaque jour un peu plus des premiers ports d'attache pour accéder bientôt au naufrage promis.
Et puis se souvenir, n’est-ce pas faire son auto archéologie ? Les vestiges remis au jour procurent le sentiment d’être entier par petits bouts, d’être, sinon compréhensible, du moins logiquement construit. Bien sûr, des morceaux du vase ou des ossements du squelette sont absents. Des morceaux que le temps a ruinés. Mais l’imagination est là, qui rend le tout à peu près cohérent. Inutile d'ailleurs de gratter profondément pour retrouver ces vestiges. Ils sont à ciel ouvert. Nous les portons dans nos yeux, dans notre façon de voir le monde, d'aimer ou de détester.

Alors, si je ne me plais pas dans ce monde trop objectif et trop besogneux à mon goût, c’est peut-être, pour une part, celle qui n'est pas intellectualisée, parce que j’ai connu mes premières émotions dans un néolithique à son agonie, que je l’ai vu mourir et que, sans regrets à la guimauve, son souvenir me parle encore très fort.
Au pays de mes enfances, des couvrailles aux métives, le paysan était un jardinier dont les bras ne creusaient la terre que pour la survie de son clan, tapi dans deux pièces chauffées par le bois, par lui chaque hiver prélevé sur ses bois. Le pain contre le blé, le vin contre la vigne et l’eau au fond du puits.
Un puits surveillé de très près, totem adulé planté au milieu du village et objet de toutes les attentions, mais aussi trou de frayeur et d’angoisses épouvantables où, racontait-on, certains par le passé étaient venus noyer leur désespoir et qu’on avait retirés, tout bleus et tout gonflés et qu’on avait voués aux gémonies éternelles pour être ainsi venus souiller de leur mauvaise mort la source unique de tout un petit peuple.
Se j’ter dans l’ puits était la plus terrible des menaces. Si un homme, généralement pris de boisson, hurlait qu’il allait plonger dans le puits et que, titubant, hurlant et gesticulant il faisait mine de s’y diriger, il ne manquait pas d’être fermement maîtrisé par toute la communauté, bien décidée à empêcher ce suicide antisocial et meurtrier.

Le silence des chrysanthèmes

Commentaires

Est-ce que l’on ose dire à un écrivain qu’il écrit bien ? C’est un peu comme-ci le lecteur s’octroyait le droit et la compétence de juger et de trancher entre le bon et le mauvais.
Je ne le dirai donc pas.
Je vous dirai que les moments passés à vous lire sont autant de moments de partage, de bonheur, de fenêtres et de portes ouvertes sur un univers complexe qui m’attache et m’emporte au gré de votre plume.
Est-ce une manière de dire à un écrivain qu’il écrit bien ?
C’est une manière en tous cas de lui dire le plaisir de le lire.

Ecrit par : Constance | mardi, 27 octobre 2009

Image du père, n'est-ce pas? Présent, absent.. Comme un impossibilité de se concevoir sans un être au-dessus... Difficile chemin qui conduit à la constatation qu'on n'a pas plus besoin d'un père que d'autre chose, meurtre psychologique du réel ou de l'imaginé.... Un père en littérature, Bertrand?

PP

Ecrit par : pépé | mardi, 27 octobre 2009

Merci, Constance, et d'un écrivain on a le droit de tout dire du moment qu'il offre volontairement le flanc au public.
Cordialement
Pépé, un père en littérature ?
Lire plutôt ici :
http://lexildesmots.hautetfort.com/archive/2009/09/18/les-peres-multiples-de-l-enfant-de-la-balle.html
Cordialement itou

Ecrit par : Bertrand | mercredi, 28 octobre 2009

@ Constance :
Concernant l'écriture de Bertrand, du moins ce que j'en connais, et pour essayer d'aller plus avant dans ce que vous dites, je crois que l'expression "écrire bien" est encore bien imparfaite. Nous sommes nombreux à" écrire bien" de nos jours, et ces ateliers assez ridicules qui s'ouvrent un peu partout dans les villes affichent cette ambition d'apprendre à tout le monde à "écrire bien".
Ce qui me touche dans l'écriture de Bertrand est d'une toute autre nature que cela.
D'abord, il fait partie de ces quelques écrivains pour qui écrire a du "sens", un sens précieux et une direction cohérente, tous deux liés à l'existence d'un monde antérieur. Et du coup le lecteur en le lisant en prend un & une aussi (sens et direction) dès les premières phrases, et quel que soit le texte. D'où ce "partage et ce bonheur" qui est celui de retrouver en le lisant une certaine cohérence de la littérature que la modernité a déconstruit et que ce "zozo" si j'ose dire "éperdu"' re-constitue obstinément comme il le peut. Une voix pour tout dire. Il me corrigera si ce que j'affirme là est erronné mais c'est quelque chose que je sens et que je vois en le lisant : Bertrand n'est pas un "moderne" et encore moins un "post-moderne". Il n'est pas pour autant un passéiste ou un réactionnaire. Mais il est de ceux qui assignent encore à la littérature, pour lui-même et pour les autres, une tâche authentique au sein d'un collectif perdu. Avec sa propre voix, et pas seulement avec des techniques.

Ensuite (et du même coup) son écriture sonne "juste". C'est le cas de très peu d'écritures contemporaines. Ce que j'entends par "juste" est très précis et doit s'entendre dans tous les sens du terme d'ailleurs (justesse, justice...) On pourrait s'amuser à détailler cela, pour dévoiler un peu les liens qui unissent chacun des mots d'une phrase de son texte plus haut à "l'univers complexe" dont vous parlez et que sa métaphore des "vestiges à ciel ouvert" pointe du doigt. Mais vestiges découverts ne signifie pas vestiges expliqués, malgré l'existence désormais banale en tout site archéologique de guides indélicats.
Je ne vais pas faire souffrir davantage la modestie du propriétaire des lieux. Merci donc à vous, Constance de m'avoir permis de pointer du doigt cet embryon d'analyse critique, car c'est plutôt de cela qu'il s'agit. Embryon qu'il faudrait pousser plus loin, bien sûr.
Ce qui reviendrait non plus à se "j'ter dans l'puits" en simple lecteur de son texte mais à "se jeter dans le puits" (y descendre en critique avisé...) Comme le restitution de ces 2 e muets est cruelle ! N'est ce pas Nerval qui affirmait que ses poèmes perdraient de leur chant - de leur "carmen" - s'ils étaient expliqués... ?

@ Bertrand : J'arrête là, par égard pour vos chevilles. Je rajoute (à titre confidentiel) que ce texte est admirable

Ecrit par : Solko | mercredi, 28 octobre 2009

Cher Solko, merci de votre attentive lecture.
Mais ne vous tracassez pas outre mesure pour mes chevilles : les chevilles d’un homme n’enflent que si sa tête elle-même a la fièvre.
Ce que vous dites de mon écriture me touche beaucoup parce que je la situe justement là. Non pas par un acte militant, volontaire, mais parce que je n’ai pas d’autres moyens à ma disposition et que ça ne serait pas sincère en moi, donc pas source de jubilation, d’essayer de sacrifier à telle ou telle autre mode ou école plus moderne.
S’il y a un point commun entre l’écrit et l’amour, c’est sans doute celui-là : aucun ne peut vivre longtemps dans « le faire semblant » sans sombrer dans la médiocrité. Inéluctablement.
C’est donc un peu de mes tripes que je jette, impudique, sur le papier. Sur l’écran le plus souvent.
En cercle privé on m’a souvent taquiné pour mon écriture, disons, classique. Entendez par ce « classique » l’écho d’un doux euphémisme pour dire « surannée, obsolète. »
Et c’est là que la déconstruction entreprise depuis plus de quarante ans, comme nouveau mode d’expression d’un monde qui avait la prétention de le devenir tout en singeant des trucs plus vieux qu’Hérode, intervient.
On ne construit pas des idées nouvelles et un monde nouveau en changeant la structure de la phrase. On a singé le chambardement et ce simulacre a été, pour une bonne part, un grand coup de poing dans la gueule de la littérature comme expression de ce monde.
Elle a cherché à courir plus vite que lui et quand il s’est mis à reculer, elle s’est retrouvée « Gros Jean comme devant . » Lettres mortes.
On se plaint, on crie, on fait les vierges folles effarouchées : Les gens ne lisent plus ! Au secours ! les gens ne lisent plus !
Peut-être faudrait-il commencer (ou recommencer) à se poser la question, après avoir vidé son sac sur la télé, le Loto, le people, l’ennui mortifiant des vies quotidiennes etc.. : Qu’est-ce qu’on leur donne à lire ?
Je connais, je l’ai déjà dit, grand nombre de lecteurs découragés de lire du contemporain parce qu’ils n’y entendent goutte ! Et ce ne sont pas (que) des imbéciles !
Ecoutez, Solko, qu’on ne me parle pas de littérature populaire opposée à une littérature plus intellectuelle. Foutaises ! Flaubert, Maupassant et d’autres, éditaient en feuilletons (et quels chefs –d’œuvre !) dans des journaux comme Gil Blas et Le Gaulois qui n’étaient pas particulièrement réservés à « l’élite. «
Entre la littérature dite populaire et la déstructuration complète du propos à des fins de paraître plus intelligent que le monde dans lequel on surnage, il y a une marge, un estran, voire un océan.
Et si, sur cet estran-là, je pouvais inscrire quelques mots capables de durer le temps d’une marée, alors, je serais comblé.

Mon écriture n’est ni bonne, ni mauvaise sans doute. Elle est pour moi la seule qui convienne pour dire sans trop bégayer ce que j’ai à dire. De lointain, de regrets, de joie de vivre, d’espoirs remis aux calendes grecques, d’espoirs toujours renouvelés aussi, et de révolte intime.
Mais la première condition pour que les hommes restent des hommes entre eux et échangent de l'art (plutôt que du cochon), c'est qu'ils parlent un langage, sinon absolument commun, du moins compréhensible à tous.
Bien amicalement

PS : Je confirme pour Nerval

Ecrit par : Bertrand | mercredi, 28 octobre 2009

Merci à vous deux d'avoir rebondi sur mon commentaire. Je lis beaucoup, pour l’amour des mots, l’amour des vies, l’amour de la vie des mots et des mots de la vie. Ce que je veux dire, et je crois pouvoir le dire ici, c’est qu’il y a des écritures qui me touchent particulièrement et qu’alors, j’éprouve une véritable reconnaissance pour l’écrivain. Lorsque je referme un livre que j’ai aimé, c’est comme-ci l’écrivain venait de m’offrir une part de lui-même, une part précieuse que je reçois comme un cadeau. Alors, oui, pour moi, il n’y a plus d’analyse, plus de jugement, juste des émotions. Je pense qu’il faut beaucoup de générosité pour écrire, mais la générosité ne suffit pas, il faut du talent et encore beaucoup plus de talent pour que les mots nous fassent vibrer au point de rythmer le souffle du lecteur à leur propre rythme. En disant l’émotion ressentie, j’espère simplement dire à l’écrivain que parmi ses lecteurs, et j’espère qu’ils sont nombreux, il y a quelque part une femme, une vieille femme, qui lui dit merci.

Ecrit par : Constance | mercredi, 28 octobre 2009

Ecrire un commentaire