samedi, 24 octobre 2009
2. L'alouette - La pensionnaire -
Sur les quelques centaines d’oiseaux auxquels nous avons dû prodiguer nos soins, je n’ai vu qu’un seul miraculé. C’était une alouette huppée, magnifique, élégante, fièrement dressée sur ses pattes et l’œil si expressif qu’on eût dit qu’il souriait. Elle virevoltait dans sa cage, au-dessus du macabre tapis de ses congénères.
Ne tenant pas notre promesse de sauveteurs et par une curieuse idée qui fit l’unanimité, nous lui fîmes l’honneur de lui offrir notre cage à nous, la maison. Ma mère, étrangement, y consentit et toute la famille se prit d’affection pour cet hôte furtif qui tourbillonnait tout le jour de l’armoire au buffet, puis de la cheminée aux étagères et des étagères aux bois de lit, et ainsi de suite, dans un incessant ballet de légers froufrous.
Nous passions nos repas la tête en l’air à suivre et à commenter ses évolutions. Tout le monde s’émerveillait quand, agacée, énervée, elle se dressait sur la cornière de l’armoire et lançait un sifflement aigu.
Notre lourde porte restait soigneusement fermée et il fallait, avant de rapidement s’engouffrer au dehors, vérifier d’abord où était perché notre oiseau et s’il ne fomentait pas quelque sournoise évasion. La chatte n’eut plus droit de cité parmi nous. Même, elle était violemment repoussée si elle tentait de s’introduire dans la maison, à la faveur d’un entrebâillement.
L’alouette cependant s’enhardissait. À un certain souper, elle s’invita sur l’épaule de ma mère attendrie. Elle hésita, elle sautilla là, elle siffla joliment, elle s’envola jusqu’au buffet, s’orienta puis revint sur l’épaule. Elle voleta alors jusqu’au milieu de la table et, les pattes sur le rebord du saladier, battant l’air de ses ailes frémissantes pour maintenir l’équilibre, déroba une feuille de pissenlit. Elle s’enfuit aussitôt sur l’armoire, son étrange butin au vinaigre pendant à son bec. Peut-être avait-elle reconnu une plante de ses champs au-dessus desquels elle prenait si bien son envol par une longue verticale jusqu’à disparaître sous les rayons du soleil, dans un sémillant récital de gammes torsadées.
Tout le monde applaudit au miracle, de si bon coeur et si fort que l’oiseau s’en effraya et faillit bien se fracasser le crâne contre les murs étroits de la chaumière.
L’alouette apprivoisée faisait désormais partie de la famille et venait sur la table picorer les miettes et les morceaux de lard. Ma mère d’ordinaire si pointilleuse sur la propreté, jusqu’à la névrose, essuyant ici, époussetant là, balayant partout, inspectant la moindre encoignure, ne supportant pas un soupçon de poussière, encaustiquant les meubles et les lustrant avec une telle frénésie qu’on eût pu se peigner aux reflets de leurs portes, laissait l’oiseau tout souiller de ses fientes. Elle essuyait derrière lui en le traitant plaisamment d’oiseau de malheur. Pire, ou mieux, je ne sais pas, elle lui chantait à tue-tête le rossignol de mes amours. L’oiseau chanteur n’appréciait qu’à demi Tino Rossi et s’envolait, tout ébouriffé, se réfugier derrière la cornière de la grosse armoire.
Ce ne sont pourtant pas ces notes béotiennes qui furent fatales au passereau, mais le zèle prononcé de ma mère pour le ménage.
Le soleil à l’horizontale des premiers jours de mars frappait aux vitres de la fenêtre, mettant en évidence les imperfections poussiéreuses, quelques chiures des premières mouches et de coupables empreintes de doigts. Tout en gratifiant son oiseau d’une tendre romance, style autrefois dans un joli moulin il était une jolie meunière, ma mère astiquait, appuyait dans un mouvement circulaire, se reculait pour vérifier, recommençait jusqu’à ce qu’enfin les vitres fussent d’une telle transparence qu’on eût dit qu’elles avaient disparu. L’illusion était telle qu’elle fut mortelle. L’alouette en effet observait la métamorphose du haut de son perchoir de prédilection, l’armoire. Elle pencha la tête à droite, à gauche, vers le haut, vers le bas, comme si elle s’éveillait d’un songe et revoyait enfin l’espace de son jardin d’oiseau. A tire-d’aile elle s’élança vers ce puits de lumière où se dessinaient des arbres, un soleil et un ciel.
Dans un bruit sourd, presque feutré, très bref mais de cruel augure, elle heurta de plein fouet ce miroir aux alouettes et s’écroula sans un souffle, sans un cri. Foudroyée.
Ma mère ramassa le petit corps inerte, le prit par une patte et le souleva jusqu’à son bout de nez. Elle l’examina sous toutes les coutures, comme si elle ne l’eût jamais vu, stupéfaite, une moue incrédule imprimée au coin des lèvres. Nous étions atterrés et faisions silence.
D’une voix fortement irritée, l’interdiction formelle de ramener des oiseaux à la maison nous fut soudain signifiée. Les oiseaux, c’était fait pour vivre dans les champs et dans les bois, pas dans les maisons et toutes ces merdes partout sur l’armoire, qui allait les nettoyer à présent ? Il n’y avait que nous pour avoir des idées aussi extravagantes. On ouvrit tout grand la porte sur le printemps naissant. Des passereaux étaient là qui accrochaient leurs petites notes, de branches en branches.
La chatte fut appelée qui dévora, ignoble vengeresse, l’alouette apprivoisée.
Je filai à travers champs à la rencontre des oiseaux du ciel. Le vent de la mer caressait les herbes et les coucous dodelinaient leurs têtes jaunissantes sur les talus. Je descendis à la rivière. Je m’assis là, près de ce que nous appelions la cascade, un tas de pierres sur lesquelles l’eau sautillait en petites vagues rapides et où scintillaient les éclairs argentés des vairons.
Le drame de l‘alouette m’inspirait une fable où se mêlaient confusément la mort, l’illusion, la liberté et le chat carnassier. Je composai oralement, agençai des rimes et des pieds qui tenaient à peu près debout. Je fis deux strophes et demi absolument ingénues, du style ô Toi la prisonnière que le ciel bleu appelle, ne sais-tu pas que l’homme tend des pièges aux rebelles, et ainsi de suite jusqu’au chat, nécrophage honni. Pâle émule de Jean de la Fontaine, j’en tirai une espèce de morale condensée, une antimorale plus exactement, qui conseillait de se jeter corps et âme dans le premier reflet venu, fût-il mortel, plutôt que de garder le confort d’une chaude prison. De toutes façons, les chats étaient partout et finiraient par vous manger, mort ou vif.
Il pleuvait des allégories sur mon chagrin d’enfant.
Je rentrai aux dernières clartés, récitant mon œuvrette que je pensais achevée, certain de tenir enfin là un vrai poème, qui pourrait faire date. Il me fallait l’écrire sur mon cahier, parmi tant d’autres plumitives fausses couches. Je ne le fis jamais. Pendant ma rêverie aux champs, un autre drame bien plus conséquent s’était noué.
Tout comme l’alouette l'œuvrette tomba aux oubliettes.
Le silence des chrysanthèmes
Photo : © Jules FOUARGE, avec son aimable autorisation
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| Tags : littérature |
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Commentaires
J'avais lu ce tapuscrit dans son entier. J'en redécouvre, littéralement, chaque fragment offert.
Je pense aux romans qui s'éditaient en feuilletons dans les journaux ; fallait croûter ; mais c'étaient aussi (pour la bonne littérature) autant de diamants s'écoulant à l'unité.
Ecrit par : Michèle | samedi, 24 octobre 2009
"La chatte fut appelée qui dévora, ignoble vengeresse, l’alouette apprivoisée"
Voilà qui est dur à entendre. Enfin, à lire...
Ecrit par : Feuilly | dimanche, 25 octobre 2009
Comme quoi l'allégorie n'a pas fini complètement aux orties, qui auraient été le lieu d'un vrai silence.
Et ces vers que nous fabriquions, enfants, ont gardé du sens, une sorte de sens fondateur. Ce n'est pas anodin, par exemple, de faire rimer "appelle" avec "rebelles".
Michèle a raison : la densité de ce "silence des chrysanthèmes" rendait peut-être difficile une lecture linéaire. Plus qu'un récit linéaire, c'est peut-être un recueil ?
Je ne sais (je n'en découvre que cette lecture jour par jour, fragmentaire...)
Ecrit par : solko | dimanche, 25 octobre 2009
Sans doute, Solko...D'ailleurs je mets en ligne par bribes et pas dans l'ordre du manuscrit.
Ce qui, peut-être, signifierait qu'il n'y avait pas de linéarité dans ce texte. Qu'une suite de tableaux.
Michèle a lu dans son entier. Entre les tableaux, à chaque fin de chapitre, j'avais glissé un moment précis de l'histoire du narrateur-enfant et qui pouvait se lire de façon autonome.
Un peu cruelle, oui, la phrase citée par Feuilly...
Ecrit par : Bertrand | lundi, 26 octobre 2009
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