mardi, 20 octobre 2009

Curriculum vitae

DSC_0236.JPGEntre mes primes et brèves velléités de sociologue et celles plus audacieuses de fonctionnaire, j’avais quelque temps usiné en usine.
Ce fut une bien douloureuse consternation de découvrir que les artisans de mes puérils idéaux de bonheur universel, de justice et de liberté pouvaient ressembler à ces  gens vautrés dans la fange quotidienne et s’y complaisant, me traitant de voyou et de foutu anarchiste si j’osais apostropher un tant soit peu leur prolétarienne condition.
Je suis parti en courant, sans dire au-revoir, pour vérifier dans mes livres de cuisine si c’était bien d’eux dont j’avais entendu parler ou si je ne m’étais pas tout simplement trompé d’adresse.
Hélas, pas d’erreur, c’étaient bien ces apôtres qui devaient soulever le joug de nos aliénations. Considérant l’ampleur dramatique du quiproquo, j’ai refermé les livres. Des amis, des vrais, des mélancoliques, des généreux, des apaches, des érudits, des utopistes qui avaient marché jusques là pour retrouver eux aussi la saine odeur d’une tribu, qui avaient également refermé les livres de cuisine, sont venus. Nous nous sommes amusés un temps, en ne faisant rien pour être certains de ne pas nous fourvoyer encore dans quelque espoir chimérique.
Nous avons beaucoup bu puis chacun de son côté est parti fonder sa Rome.
Avant tout cela,  je  m’étais un peu promené quelque temps dans l’instruction publique. Je n’y avais reconnu ni mon instituteur ni mon professeur de français-latin, alors j’avais claqué la porte au nez d’un énorme apparatchik , sans dire au-revoir encore une fois, parce qu'il prétendait que j’arrivais toujours en retard.
Ce devait être un prophète, ou alors un fin psychologue.
Dégoûté des hommes au travail, je me suis longtemps reposé avant d’être pris d’une espèce de  Rousseauisme aussi subit qu’intempestif. Voilà que je me fis bûcheron. Retour aux sources de mon enfance bien aimée, aux valeurs de la tendre nature boisée où batifolent sous la brise légère des clochettes sauvages et où chantent, guillerets,  les petits oiseaux du printemps.
En fait d’oiseau, c’est moi qui ai vite déchanté. Des fauves tapis derrière des calculettes et des listings m’ont tellement affamé que je suis ressorti vivement du bois, plus loup que jamais.
Comme j’avais pris froid aux mains et comme j’avais tout de même beaucoup besogné, dans l’ombre et sous les brûlures du solstice, sous la pluie et dans le vent, dans la poussière des étés autant que dans les boues de l’hiver, c’est à ce moment-là que je suis allé faire un somme réparateur dans un faux vrai fauteuil d’inutilité publique.
Voilà bouclé le tour d’horizon de mon salariat. Il n’y a pas là de quoi fouetter un chat errant. Je n’ai rien fait de bien utile mais,  au moins, je le sais.

Ceux de ma famille disaient bien que je ne savais rien faire de mes dix doigts. Je m’inscris évidemment en faux contre ce jugement péremptoire. Mes doigts savent faire ruisseler des gammes, égrener des arpèges et chanter des accords de guitare. J’ai assez de talent pour en tirer un plaisir qui ne se dément jamais, mais pas assez pour être un artiste. De toutes façons, je ne finis jamais rien de ce que j’entreprends. Si je dois dire exactement en quoi j’ai socialement échoué ma vie, ma survie plutôt, je dirai que je n’ai su être ni musicien ni écrivain, en dépit d’une passion toujours aussi ardente pour ces deux langages de notre interprétation du monde et malgré des efforts répétés. Le succès du livre que j’ai publié il y a quelques années, je le dois plus à Brassens qu’à ma propre valeur. Si je ne m’étais pas fait l’exégète d’un poète de génie, personne ne m’aurait lu, ni même publié. Redonnet, tout le monde s’en fout. Il n’y a là rien de blessant ni rien d’extraordinaire et je n’en souffre pas avec trop de rigueur.
Quand les miens indexaient le handicap de mes doigts, ils voulaient simplement dire que je ne savais pas faire ce qu’ils prétendaient savoir faire. Après mûre réflexion, je me suis bien sûr aperçu qu’ils n’étaient pas mieux armés que moi. Quand la réalité  sociale de cette jungle de fauves, d’imbéciles et de méchants est venue les agresser de plein fouet, la plupart se sont faits manger tout crus, sans même comprendre ce qui leur arrivait réellement.
Je ne savais pas jardiner, je ne savais pas biner, je ne savais pas réparer un vélo, enfoncer une pointe sans qu’elle ne se torde de douleur en tous sens, faire une étagère capable de supporter plus que le poids de la poussière, remettre des tuiles en place, remplacer une vitre, calculer la vitesse d’un train, certes, j’en conviens fort aisément. Mais il y a une foule de gens qui ne savent pas faire tout ça et qui  tirent tout de même leur épingle de la grande mascarade. Il me manquait quelque chose, peut-être.
Quand les semelles de bois de mes galoches frappaient les pierres des chemins ou quand je vagabondais par les bois et les champs, les yeux sur les nuages en pluie, je pressentais bien que je n’étais là que pour un temps qui passait vite et que la suite ne ressemblerait pas au commencement.
J’avais peur. Je n’étais pas au paradis, j’étais chez moi. On est toujours chez soi quand on est tout petit, après on passe sa vie chez les autres. En exil de ses premiers concepts.
Ce pressentiment angoissé ne me repliait pas sur moi-même, bien au contraire. Je voulais ouvrir mes yeux sur d’autres paysages, dépasser les limites de mon univers. Je rêvais naïvement de vagabondages et de libertés sur les pays lointains que dessinaient les belles et lourdes cartes de l’école, en vert, en bleu, en bistre et en jaune. L’instituteur disait que là il faisait chaud, que là il faisait froid, que là il pleuvait sans cesse, que là-bas il neigeait tout le temps et que là, mystérieusement, il ne faisait rien, ni chaud, ni froid. C’était en vert sur la carte, juste à côté de la grande tache toute bleue, chez nous. Ça ne m’intéressait pas. Il suffisait de regarder par la fenêtre.
La baguette de noisetier faisait le tour du globe. A cet endroit précis, les hommes pêchaient et faisaient des bateaux, plus loin ils coupaient des forêts, encore plus haut ils élevaient des chevaux et des moutons, dans un coin, ils travaillaient sous la terre et faisaient fumer de grandes cheminées noires, dans l’autre ils restaient au soleil et faisaient pousser des vignes. Il décrivait aussi, toujours en les situant sur ses grandes cartes, des hommes en fourrure sur la glace ou alors presque tout nus dans une chaleur épouvantable.
La baguette  frappait enfin sur une grande tache jaune, de l’autre côté d’une auréole bleu foncé, et l’instituteur disait que là, il n’y avait rien, que du sable.
Et la guerre, concluait-il, lugubre.

Le silence des chrysanthèmes - 2006 -

Commentaires

"On est toujours chez soi quand on est tout petit, après on passe sa vie chez les autres"

Voilà une phrase à méditer.

Ecrit par : Feuilly | mercredi, 21 octobre 2009

Pour toutes sortes de raisons je suis très touchée par ce billet. Merci beaucoup.

Ecrit par : Sophie | mercredi, 21 octobre 2009

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