vendredi, 02 octobre 2009
Naissance de la haute finance à la campagne
L’univers léthargique et vivrier des campagnes commençait cependant de chanceler dangereusement sur ses bases. Inéluctablement, la carapace qui le tenait au chaud et le protégeait des intrusions se lézardait. Le vase clos se fissurait, laissant filtrer les bruits de la ville, ses frasques et ses conforts.
Peu à peu, le voile se levait sur le monde et les lueurs d’une lointaine étoile, inconnue, arrivaient pas à pas jusques dans nos villages et nos hameaux.
Le progrès, c’était comme cela qu’elle s’appelait cette étoile et elle signifiait tellement de choses, vagues ou précises, qu’on l’employait à tout bout de champ. Son nom était sur toutes les lèvres. Pour toutes choses insolites on désignait cette étoile, on disait en bombant le torse ou bien en haussant dédaigneusement les épaules, que c’était Le progrès.
Les hommes s’en réjouissaient ou s’en affligeaient, selon qu’ils sachent orienter cette lumière nouvelle pour qu’elle éclairât leur chemin ou selon qu’ils pressentissent qu’elle allait les plonger dans l’ombre. En tout cas, qu’on l’accueille les bras ouverts ou en courbant l’échine, tout le monde était d’accord pour dire qu’on n’y pouvait plus rien.
La fatalité frappait à nos portes.
Les premiers acteurs à qui l’on signifia la fin de leur rôle furent alors les chevaux. On cessa peu à peu de leur passer brides, sous-ventrières et colliers et tout ce bel harnachement de cuir resta suspendu au clou d’une écurie, en proie aux poussières et aux tissages des araignées. On diminua les rations d’avoine, on ne sortit plus le cheval qu’une ou deux fois l’an, pour chausser la vigne ou ramasser par les sentiers limoneux les stères de bûches. Bientôt, on arracha la vigne et on acheta le vin. On abandonna la hache et on acheta du fuel. Alors, un clair matin, un gros boucher, débonnaire et couperosé, en vint à reculer une bétaillère jusqu’à la porte de l’écurie.
Au bout du sillon, le rideau était définitivement tombé pour les fiers travailleurs des champs. Un à un, ils avaient rendez-vous avec les couteaux d’un abattoir.
Sur la plaine, les tracteurs se mirent à ramper. Leur puissance éventrait autant de terre en une petite journée que les chevaux en une longue semaine. Le paysan trouva enfin le temps de se vanter de son ouvrage, d’acclamer la nouvelle étoile et de maudire son hier où il s’était cassé les reins à marcher à côté de la charrue. Dorénavant il labourait assis et beaucoup plus profondément. Alors il advint qu’il n’eut plus assez de champs pour sillonner toute la saison et comme il n’était pas né pour se tourner les pouces, il acheta, il acheta encore, il acheta avec frénésie et, au bout de son raisonnement débridé, considéra que tout ce qui n’était pas un champ pour que son tracteur y fume et y gronde, était inutile et encombrant. Il entreprit ainsi d’arracher non seulement les vignes mais encore des halliers, des haies, des buissons, des bois.
La plaine ne cessa de reculer ses frontières.
Tapis dans la chaleur de bureaux moquettés, des hommes, tout aussi nouveaux que la lumière de la nouvelle étoile, comptaient des sous. Ils étaient des hommes qui savaient faire des opérations longues comme un jour sans pain, capables de mettre dans un tiroir une pièce de vingt sous avec une pièce de cent sous pour qu’elles copulent sereinement, de rouvrir le tiroir et d’en exhiber le fruit de leurs savantes manipulations génétiques, un gros billet de mille. Larves jusqu’alors ignorées, la nouvelle lumière les avait fait éclore, des ailes d’insectes leur étaient poussées, ils avaient pris leur essor et ils ne s’étaient plus arrêtés de voler, toujours plus haut, toujours plus effrontément.
Au début, ils allaient et venaient de par les fermes, bonasses, affables, une sacoche de cuir noir sous le bras et ils traversaient les cours boueuses, entre le tas de fumier et la fosse à betteraves, en sautillant sur la pointe des pieds pour ne pas maculer le vernis de leurs belles chaussures pointues, mais toujours souriants, distribuant à l’envi des bonjours madame et des bonjours monsieur suaves comme du miel d’acacia et convenant généralement que c’était un sale temps. Ils avaient dû apprendre ça à l’école que ça faisait toujours plaisir aux gens de leur dire qu’il faisait un sale temps.
Puis ils en eurent marre de dire des bonjours comme ça et de salir leurs chaussures. Alors, ils invitèrent le paysan à venir les voir. C’était mieux pour faire des opérations, sur un bureau avec des lampes et des sous-mains, plutôt que sur un coin de table avec des miettes, des pots de pâté ouverts et des taches de gros rouge.
On ne les vit plus. Ils envoyaient des chiffres par le facteur, lequel facteur était maintenant en mobylette. Le roi n’était plus son cousin, à celui-là. On eût dit qu’il ne voulait plus être un bon facteur moustachu qui aimait bien, par les chemins et par les bois, apporter des bonnes nouvelles, mais un gars qui se plaisait à venir emmerder les autres avec des grandes enveloppes tamponnées. Il n’avait même plus le temps de casser la croûte chez les gens, le facteur. L’odeur de l’essence lui était sans doute montée à la tête.
Désormais, si le paysan voulait causer avec une larve devenue insecte rogue, il n’avait qu’à prendre son habit du dimanche, l’autobus ou son auto et venir sonner aux portes de la ruche. Si l’autre n’était pas trop occupé à faire s’accoupler des billets et des pièces, il pouvait entrer, en faisant tourner sa casquette dans sa main, en s’excusant parce que la cendre du mégot avait atterri sur le tapis et muet, tout petit devant les tableaux aux murs, les dossiers en carton alignés dans les armoires et le gros téléphone qui n’arrêtait pas de s’agiter.
Il ressortait de ce guêpier, soit la tête baissée, n’ayant plus un maigre champ où faire pousser sa luzerne, soit le port altier et un orgueilleux sifflement au coin des lèvres, de nouvelles parcelles étant venues grossir l’espace où il pourrait faire vrombir son tracteur tout neuf.
Il y en eut en effet pour qui la lumière était arrivée alors qu’ils étaient à peine levés. Ils l’avaient donc bien regardée dans les yeux, l’avaient saluée, avaient vu d’où elle venait et où il fallait aller pour ne pas la perdre de vue.
Mais il y en eut d’autres pour qui l’heure d’aller se coucher avait quasiment sonné quand leur parvint ce nouvel éclairage, alors ils ne trouvèrent pas l’énergie nécessaire pour capter son rayonnement. Ils s’en moquaient, à vrai dire. Ils essayèrent pourtant, avec les mêmes difficultés qu’eurent sans doute les cochers de diligence à passer chauffeurs de taxi, à cheval sur deux époques, aux prises avec deux raisonnements contradictoires.
Ainsi fut notre plus proche voisin, celui qui répondait au glorieux prénom de Louis, mais sans numéro de dynastie si ce n’est celui des cons crucifiés sur l’autel de la nouvelle économie. Il avait pourtant eu de beaux et de robustes chevaux dont il avait été très fier et sans doute fut-il un des derniers à être contraint de se convertir. Il lui avait alors pris fantaisie d’acheter un tracteur avec l’argent des deux chevaux, justement, embarqués dans la bétaillère, augmenté d’un bien gentil petit coup de pouce du monsieur qui était venu sur la pointe des pieds en riant qu’il faisait mauvais temps.
Le tracteur flamboyait tout rouge, un tracteur allemand avec un grand nez arrondi et deux phares globuleux au bout de deux longues tiges courbées comme des antennes, qu’on eût dit un grillon grotesque. C’était un Porsche, que Louis s’empressa de baptiser Popo parce qu’il ne concevait pas qu’on puisse tirer une charrue ou une remorque sans avoir un nom. Il lui parlait d’ailleurs et pour le conduire se servait presque autant de la voix que des différentes manettes.
Il regrettait pourtant amèrement que son nouveau cheval à gasoil fût allemand, lui que les Fridolins avaient fait prisonnier pendant cinq ans et qui avait maintenant des aigreurs d’estomac tellement qu’il avait mal mangé là-bas, une vingtaine d’années auparavant. Des racines, qu’il disait qu’il avait mangées et il avait bu l’eau croupie des ornières.
Il se plaignait surtout du massacre de son anatomie à la fin d’une barrique, quand le vin était devenu un peu aigrelet. À cause de ces salauds de Boches, il finirait par être obligé de ne plus en boire, de son vin. À moins de passer à deux litres par jour, progressivement, au lieu de quatre. C’était quand même malheureux de risquer de s’étouffer comme ça. Il espérait, devant nous les enfants, qu’il n’y aurait plus jamais de guerre. C’était une saloperie, la guerre.
Au moins, cet estomac rebelle lui inspirait-il de généreuses pensées humanistes.
Le silence des chrysanthèmes
14:18 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
| Tags : littérature |
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Commentaires
Texte magnifique, dans lequel je relève :
La disparition des chevaux, laquelle est décrite de manière détournée, pudique (« on cessa peu à peu de leur passer brides, sous-ventrières… ») mais selon une progression dans la description qui rend bien le caractère inéluctable de la chose (on diminua les rations d’avoine, on ne sortit plus le cheval qu’une ou deux fois l’an (…,) bientôt, on arracha la vigne (…) alors, un clair matin, un gros boucher, débonnaire et couperosé, en vint à reculer une bétaillère jusqu’à la porte de l’écurie. »)
La manière imagée de rendre compte de la situation (« sur la plaine, les tracteurs se mirent à ramper. »)
La mise en avant des conséquences néfaste de ce progrès (« alors il advint qu’il n’eut plus assez de champs pour sillonner toute la saison et comme il n’était pas né pour se tourner les pouces, il acheta, il acheta encore… ») comme le désastre paysager (« Il entreprit ainsi d’arracher non seulement les vignes mais encore des halliers, des haies, des buissons, des bois.
La plaine ne cessa de reculer ses frontières. »)
Et puis il y a les financiers, « tapis dans la chaleur de bureaux moquettés », qui avancent au fur et à mesure que les chevaux reculent, ce qui montre bien à qui profite finalement ce progrès.
D’autonome qu’il était, la paysan se retrouve endetté et le voilà la casquette à la main, fort intimidé dans le bureau du banquier.
Mais l’humour reste présent, dans cette description, notamment avec ce fermier qui parle à son tracteur comme à ses chevaux. Mais c’est un humour désespéré, qui donne plutôt envie de pleurer. D’ailleurs le tracteur est allemand, ce qui est un coup dur pour cet ancien prisonnier, on en conviendra.
Ecrit par : Feuilly | vendredi, 02 octobre 2009
Merci de ta belle lecture, Feuilly...
Cette progression, dont on pouvait attendre qu'elle allait vers un bonheur plus confortable, s'est avérée en fait être un rouleau compresseur...un enrichissement impudique "du bon sens près de chez vous" si tu vois ce que je veux dire...La production industrielle tirée du massacre des paysages aussi.
Quand tu penses que ces imbéciles touchaient des subventions pour arracher les haies et qu'aujourd'hui, ils en touchent pour les replanter !
Ecrit par : Bertrand | vendredi, 02 octobre 2009
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