jeudi, 01 octobre 2009
Premiers pas vers l'automobile
Notre famille se disloquait, doucement mais sûrement, ceux-ci à l’atelier, usinant dans des bouquets d’étincelles de bouts de ferraille, ceux-là rabotant des planches avec d’amples mouvements de varlope, les pieds baignés de copeaux, celles-là employées chez des bourgeois de la ville, médecins, avocats ou notaires, à repasser, à coudre où à torcher le cul d’une marmaille prétentieuse, et moi, entre quatre murs, la tête enfouie au fond des livres, quand je ne croisais pas le fer avec la hiérarchie disciplinaire.
Ainsi, comme une poule qui voit ses poussins de plus en plus emplumés s’aventurer en claudiquant chaque jour un peu plus loin de la basse-cour, ma mère battit l’air de ses ailes, respira un grand coup et gloussa d’aise.
Dans l’euphorie subite de cette liberté tombée du ciel, la maison désormais déserte des semaines entières, livrée à elle-même, elle acheta, à la stupéfaction générale, une auto; une Aronde verte, déjà poussive, un peu rouillée sur les côtés, certes, mais une automobile quand même, avec un gros moteur.
On se hasarda alors à lui demander ce qu’elle voulait en faire, de son engin motorisé. Elle nous regarda comme de sinistres empêcheurs de conduire en rond et elle rétorqua sur un ton qui n’admettait guère la réplique, en bombant le torse, la cigarette fortement agitée, qu’elle voulait enfin se promener de-ci, de-là, voir ses frères et sœurs, qui habitaient des villages pas très éloignés mais tout de même suffisamment pour qu’on ne puisse pas s’y rendre en vélo, faire des achats en ville où il y avait plus de choix et où c’était moins cher que chez ce voleur d’épicier.
Le drame, c’est qu’elle n’avait pas de permis de conduire. Quel permis ? Qu’à cela ne tienne ! Et que l’on se taise enfin, nous les emmerdeurs ! Elle allait le passer, ce foutu permis !
Ô douleur ! Elle en souffrit le martyr, elle engloutit une fortune dans une centaine de leçons, fut cinq ou six fois recalée à l’examen, tempêta, fulmina, insulta tout le monde, de l’inspecteur des mines au moniteur d’auto-école, en passant par le garde-champêtre et même le maire, lesquels n’y étaient pourtant pour pas grand-chose. Mais tout ce qui avait trait, de près ou de loin, à l’autorité fut tenu, dans sa paranoïa désabusée, pour responsable de ses déboires.
Le calvaire dura un an et demi, l’automobile remisée dans la grange, sous de vieilles couvertures, pendant qu’elle lisait et relisait pour la millième fois sans doute le code de la route dont les pages massacrées finissaient par se détacher une à une. Elle en avait par-dessus la tête des routes prioritaires, des chemins secondaires, des stops, des interdictions de dépasser, des obligations de corner, des lignes jaunes avec ou sans les pointillés et du nombre de verres de pinard qu’il ne fallait pas boire avant de prendre le volant. Elle tonnait sur toutes ces idioties, surtout sur la priorité à droite à laquelle elle n’entendit jamais rien. Cette obstination à ne pas vouloir comprendre cette dernière disposition du code avait bien failli coûter à l’inspecteur des mines d’être cité à titre posthume, avec tous les honneurs dus à un haut fonctionnaire tué dans l’exercice de ses fonctions.
C’était à Civray, une traîtresse de petite rue de rien du tout qui débouchait du marché et un imbécile qui avait eu l’insolence de faire valoir son droit en lui barrant la route. Les deux véhicules s’étaient effleurés dans un grincement de pneus et un froissement épouvantable de tôle blessée. S’épongeant le front inondé de sueur froide, l’inspecteur avait d’autorité pris les commandes et clôturé prématurément l’examen.
Mettant cependant à profit ces interminables atermoiements pour exercer son art, mon apprenti mécanicien de frère s’occupait sérieusement de la santé du véhicule contraint à l’inertie et veillait à ce que cette inactivité prolongée ne l’abîmât pas. Les voisins ricanaient et si l’un d’entre eux venait à passer par là, il ne manquait pas de montrer l’auto en disant qu’elle était tombée dans une bonne maison.
Tous les dimanches matins, donc, mon frère enfilait un bleu de travail et il pavanait devant nous comme s’il eût été un colonel revenu d’un champ de bataille, montrant à tout le monde sa tenue d’apparat. C’est vrai que ça faisait sérieux, ce bleu de travail, dans cette maison où il n’y avait rien à faire. Ça sentait l’ouvrier qui en sait long et qui sait manier l’outil. En arborant son uniforme de travailleur, toujours étrangement propre, mon frère lançait à toute la tribu qu’il était sorti de sa condition et que l’avenir se tenait entre les pinces d’une clef à mollettes plutôt qu’au bout d’une fourche.
Il était entré dans l’ère de la modernité industrielle, lui.
Il soulevait le capot de l’automobile, se penchait sur le gros moteur, un moteur Montlhéry précisait-il comme si ça devait nous en imposer, débranchait des fils pour les rebrancher aussitôt, nettoyait par là, soufflait par ci. Il s’installait alors au volant et démarrait le monstre, capot toujours levé. Moment mystérieux, il se penchait sur la mécanique ronflante et écoutait, aussi attentif qu’un médecin sur la poitrine d’un asthmatique. Il prenait tantôt un air dubitatif, tantôt un air de satisfaction complète, tantôt un air de rien du tout.
Quand il était vraiment en forme, il sortait sa boîte à outils. Là, il dévissait quelques boulons, les nettoyait et les remettait en place. Il faisait aussi le tour de l’auto et, pendant qu’elle ronronnait de plaisir, il donnait force coups de pied dans les pneus. Je n’ai jamais compris pourquoi il faisait tout ça. Je l’observais. Je n’avais jamais vu quelqu’un s’amuser aussi sérieusement. Je lui dis un jour qu’elle ne risquait pas de tomber en panne, la voiture, sous ses couvertures mais, qu’à force de démonter ceci, de revisser cela, de souffler dans telle ou telle tuyauterie, il finirait bien par détériorer quelque chose.
Piqué au vif, il grinça des dents et dit que j’étais un pauvre mec qui ne comprenait rien. Il me montra le moteur avec sa grosse clef à mollettes et me dit que ce qu’il y avait là dedans, ce n’était pas dans mes bouquins. Dans mes bouquins, il n’y avait que des mots. Dans les siens, il y avait des croquis, des ronds, des rectangles, des calculs, des cotes au millimètre. Oui, Monsieur, des cotes ! Savais-je seulement ce que c’était, qu’une cote ?!
Il était froissé à en faire de la peine. Je le prenais par l’épaule et lui conseillais plutôt de descendre à la rivière ou alors de venir faire le guet pendant que je volerais des pommes au verger d’un voisin.
C’était un bon bougre, mon frère. Il rangeait tout son déguisement, aussi piteusement que soigneusement, et nous décampions par les chemins humides ou noyés de soleil. Mais en partant il ne manquait tout de même pas de rassurer notre mère et de lancer que tout allait bien, qu’il n’y aurait pas de problème, que la voiture serait prête dès qu’elle aurait le permis.
L'évènement eut enfin lieu un beau jour de mai où les oiseaux revenus de si loin recommençaient de siffler dans les grands érables et les châtaigniers en bourgeons.
De guerre lasse, on lui avait sans doute concédé le précieux document rose, un peu comme on récompensait l’opiniâtreté des cancres en leur concédant un baccalauréat d’office, au bout de sept échecs consécutifs. C’est bien le moins qu’on pouvait faire.
Il ne pouvait pas en être autrement pour ma mère. Comme les élèves jugés mauvais sont dispensés du latin, on avait dû l’exempter du créneau réglementaire. Car lorsque je l’ai vue conduire pour la première fois, je devrais dire quand je l’ai entendue conduire, le moteur était à son régime le plus élevé et hurlait de douleur, l’embrayage patinait tellement qu’il en couinait comme un goret qu’on saigne, la boîte à vitesses ferraillait de toutes ses dents et la mécanique entière enfin révoltée par tant de maltraitance, finissait par se taire dans un affreux soubresaut. Tout était à recommencer. Il fallait redémarrer, débrayer, réenclencher une vitesse, enlever le frein à main. La moindre marche arrière durait une demi-heure.
Ma mère ne décolérait pas et couvrait d’injures cet escroc de moniteur d’auto-école qui lui avait enseigné avec un levier de vitesses au plancher alors que celui de son Aronde était au volant. Il fallait réapprendre la synchronisation de tous les gestes. Elle menaçait de faire intervenir le juge de paix pour réclamer le remboursement de la fortune qu’elle avait consacrée à sa formation.
Mais tout arrive à qui sait vouloir, aussi finit-elle par réussir à sortir de la cour, à embrocher le chemin vicinal et à s’aventurer jusqu’à la route, tout ça non sans avoir écorché un bout de carrosserie en passant la barrière.
Elle disparut alors, elle changea de siècle, son rêve de liberté enfin maîtrisé.
Elle prenait sa voiture même pour aller acheter du lait, à l’autre bout du village. Les voisins, ceux qui n’avaient pas encore de voiture, mais surtout leurs épouses, saluaient avec un respect craintif l’audace de cette femme en pantalon, cigarette au coin des lèvres, cette Georges Sand de l’automobile, cette femme-précurseur et qui pavoisait derrière son volant. Les hommes, eux, voyaient plutôt là un signe de débauche et comme une confirmation de sa réputation de libertine. Ceux qui étaient déjà motorisés, ceux qui savaient tout de la modernité et comment il fallait s’en servir, haussaient les épaules, narguaient et prédisaient que le moteur de cette voiture ne ferait pas long feu, à ce régime de sorties quotidiennes.
Le silence des chrysanthèmes
Photo haut de page empruntée Internet
10:52 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
| Tags : littérature |
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Commentaires
Y avait-il une démarche politique inconciente dans cete allergie à donner la priorité à ceux qui venaient de droite?
Ecrit par : Feuilly | jeudi, 01 octobre 2009
Ah, ça n'est pas impossible !
Propriété à droite, virage à gauche dangereux...
Ceci dit, je l'imagine mal faisant son apprentissage en Angleterre.
Ecrit par : Bertrand | jeudi, 01 octobre 2009
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