mercredi, 22 juillet 2009
Divorce prématuré d'avec les mathémathiques
(...) Le chemin de l’école était maintenant un sentier silencieux où résonnaient mes seuls souliers. Mes frères et sœurs en avaient appris suffisamment. Leur tête était rassasiée du bagage scolaire.
Aussi, leur quatorzième année pas plus tôt sonnée, les avais-je vu remballer précipitamment les porte-plume et les cahiers, refermer doucement sur eux la porte de la classe, comme pour ne pas déranger les autres, et ouvrir celle d’un atelier pour apprendre à manier des outils beaucoup plus utiles, un rabot, une clef à mollette, un fer à repasser, ou encore un chalumeau.
Moi aussi, j’ai appris le chalumeau.
En autodidacte et bien plus tard. Quand j’ai cru que je savais tout et qu’il n’y avait plus rien d’autre à apprendre. Mais je n’en ai pas fait mon métier. C’était trop dangereux. D’ailleurs, je m’y suis plusieurs fois brûlé les doigts.
Pour l’heure, j’en restais au pont d’Arcole, à l’imparfait du subjonctif et à la longueur de la Loire, ce mauvais fleuve qui ne voulait pas qu’on naviguât dessus pour voyager et commercer. Pas comme la Seine, docile et accueillante qui prêtait ses méandres à tous les échanges. Grâce à sa bienveillance, les farouches nordiques, avec leurs casques à cornes de buffle, leurs longs cheveux nattés et leurs blondes moustaches, étaient venus plusieurs fois visiter Rouen et même, avaient poussé la rame jusqu’à Paris.
Ils n’avaient pas trouvé ça beau, alors ils avaient tout brûlé. Ils avaient considéré aussi que les gens vivaient trop souvent à genoux. Alors, se méprenant complètement sur la barbarie de cette position, ils l’avaient traduite comme une invitation et leur avaient tranché la tête à coups de hache.
Plus tard, lassés de salir leurs armes et de courir la froidure des mers, ils s’étaient mis à genoux eux aussi, pour voir si on viendrait leur couper le cou. En lieu et place, on les avait récompensés en leur donnant un bout de pays et en les priant gentiment de bien vouloir s’y installer.
N’y comprenant décidément plus rien, ils avaient alors jeté les haches au ruisseau, ils avaient planté des pommiers et s’étaient mis à faire du cidre. Allez savoir pourquoi… Par désespoir peut-être.
Tandis que le vent venait plaquer aux larges et hautes fenêtres les feuilles écarlates des platanes, je buvais le moindre mot de l’instituteur.
Je me demandais où il avait appris tout ça et si un jour, moi aussi, je pourrais comme lui, une main négligemment plongée dans la poche de ma blouse, raconter toutes ces choses-là à des enfants émerveillés et gourmands.
Je vénérais son discours et ne lâchais complètement prise que lorsqu’il se mettait à délirer sur un train qui était parti de là-bas à une heure tardive de la nuit et qui en avait croisé, à je ne sais plus quel moment, un autre qui avait démarré une demi-heure plus tôt d’ailleurs, peu importe d’où, et qui avait rencontré en tout cas le premier train près de chez nous. Quand, son histoire à dormir debout terminée, il nous demandait de faire des opérations pour savoir à quelle vitesse ces deux foutus trains avaient bien pu rouler, là, je me disais qu’il était devenu fou, qu’il avait la grippe, qu’il avait bu du vin à midi ou qu’il nous faisait une blague.
Dès qu’il reprenait ses esprits, il redevenait heureusement intelligent. Il ouvrait un livre et nous dictait une page. Une page qui parlait de la chasse, de la pêche, de la récolte des pommes de terre, des vendanges, des quatre saisons. Cela avait du sens et je transcrivais le tout sans la moindre rature, comme si ma plume puisait à la source de sa puissante voix la justesse de la phrase et du mot.
Hélas ses hallucinations le reprenaient régulièrement.
Il changeait alors l’histoire et demandait combien un robinet mal fermé pouvait-il remplir de bouteilles dans la nuit, ou bien il inventait un paysan fantasque qui avait acheté un trapèze, lequel paysan, après mûr examen, l’avait trouvé trop grand pour lui, en avait vendu un bout en forme de triangle à son voisin et combien il fallait donc qu’il vende ce bout de triangle pour récupérer son argent honnêtement.
Avec le chiffre que je lui annonçais au bas de ma page maculée de taches violettes et surchargée de gribouillages, notre paysan avait de quoi acheter toute la commune ou, au contraire, ne pouvait même pas s’offrir un paquet de tabac.
Je n’ai en effet jamais intellectuellement admis qu’on puisse introduire des virgules, mes chères virgules, mes amies qui séparaient les mots, soulignaient des émotions, faisaient chanter les phrases, parmi ces chiffres froids et muets. Quand, à partir du collège, il a fallu mélanger des lettres, des virgules et des chiffres, j’ai complètement démissionné et j’ai sombré dans l’illettrisme mathématique.
Dès lors, tout ce qui a voulu parler de calculs, de mesures, de hauteur, de largeur, mais aussi et surtout d’argent, que je l’aie dû ou qu’il m’ait été dû d’ailleurs, m’est devenu abscons, hors propos, jusqu’au handicap social, jusqu’à la sempiternelle banqueroute. A tel point que, au hasard des étalages et des rayons, je n’ai jamais su dire si une chose affichait un prix exorbitant ou si elle était pratiquement offerte.
Pour les investissements plus conséquents dont une vie se croit obligée d’être jalonnée, j’ai préféré ne rien acheter du tout ou alors j’ai lâchement laissé à quelqu’un d’autre le soin de conduire les négociations. En tout cas, je n’ai jamais apposé mon humble paraphe au bas d’un contrat qui supposait que l’on s’engageât pour trop longtemps et pour des sommes qui dépassaient de très loin mon entendement.
Je ne suis pas très fier de cette irresponsabilité récurrente.
D'autant qu'aujourd'hui, l'automne venu, je la paye chère, au sens premier du terme.Très chère même.
Mais ça nous emmènerait bien trop loin dans la confidence...
Extrait d'un manuscrit déjà vieux, "Le silence des chrysanthèmes"
Image : Philip Seelen
12:35 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
| Tags : littérature |
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Commentaires
"à quoi sert de se couvrir d'une maison
puisque la vie toujours coule sous la porte
quelqu'un lape le flot de l'autre côté
un petit bruit le même jusqu'à la fin "
Bernard Noël "Le reste du voyage et autres poèmes"
Ecrit par : Michèle | jeudi, 23 juillet 2009
Très belle illustration, Michèle
Ecrit par : Bertrand | vendredi, 24 juillet 2009
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