lundi, 20 juillet 2009

Premières solitudes

solitaire.jpgIl est des soirs lointains, comme ça, qui restent présents en mémoire, avec cette précision de détails, pourtant en demi teinte, de certains de nos rêves récurrents.
Le vent d’hiver en hurlant bousculait les branches des arbres, à tel point que notre pâle chandelle en vacillait dangereusement et que les ombres aux quatre coins des murs dansaient, la pièce tantôt illuminée ici, tantôt plongée dans l’ombre là, et vice versa.  Le docteur avait été demandé au chevet d’un de mes frères qui avait les oreillons, un courageux pionnier car les huit ou neuf autres paires d’oreilles allaient évidemment devoir bientôt s’enflammer de la même et douloureuse infection. Le sage patricien, d’ailleurs, prescrirait pour tout le monde à la fois, faisant d’une pierre presque dix coups. Les assurances sociales se portaient à merveille en ce temps-là. On ne mégotait pas encore sur le prix du moindre  suppositoire.
Le docteur était un nouveau médecin. L’autre, celui qui était toujours en retard en dépit de sa 2 CV flambant neuf, s’était retiré prématurément. La rumeur avait couru quelque temps qu’il était gravement malade, ce qui était un comble désastreux pour tout le monde, comme si l’on eût dit que le curé était parti en enfer. Le docteur était pourtant mort très vite, contradictoirement des suites d’une longue maladie, plongeant toute la campagne dans la consternation. Un guérisseur qui mourait avant tout le monde, c’était inquiétant. Ça bousculait l’ordre des valeurs établies.
Depuis  le fauteuil où il avait été longtemps cloué, le médecin avait cependant eu le temps de passer le caducée au fils.
C’était comme ça, chez nous. Médecins, notaires, pharmaciens, vétérinaires constituaient d'inébranlables dynasties. Le nouveau prince était ainsi assuré de la confiance totale des chaumières. Mais on exigeait que son art fût digne de son nom. La moindre petite erreur, la moindre hésitation même, lui valait aussitôt le rappel véhément de son noble pedigree et les devoirs auxquels le soumettait sa glorieuse lignée. S’il prescrivait des cachets, on demandait si le père n’aurait pas plutôt ordonné là des suppositoires, lequel père s’était entendu dire avec ses suppositoires que le grand-père aurait certainement préféré des ventouses, et ainsi de suite jusqu’à la saignée.
Docteur-fils était un homme jeune et jovial, la mine poupine et rose, une face de pleine lune au-dessus de laquelle le cheveu était coupé ras. Un gros et brave médecin de campagne, le ventre déjà replet.
Il posa sa sacoche de cuir rouge sur la table, retira ses gants, examina sur toutes les coutures le malade inondé de fièvre, barbouilla une longue ordonnance, lisible du seul pharmacien, son cousin germain. Il fit tout cela en parlant franc et tout sourire. Il disait que ce n’était pas grave mais qu’il ne fallait surtout pas prendre froid, qu’il fallait garder le lit et que ce serait bien si tout le monde pouvait  profiter maintenant des oreillons parce que plus il était tard et plus il pouvait y avoir des complications embêtantes, surtout au niveau des testicules.
Ma mère opinait du chef et ponctuait les prescriptions de petits murmures entendus. Le mot qui courait des dangers de complications embêtantes, nous était alors inconnu. Un mot de savant, sans doute un vague organe dont l’instituteur ne nous avait pas encore parlé, un muscle, un os peut-être. Pourtant, on les avait appris par cœur les cubitus, les humérus, les tibias et autres péronés, sur l’affreux squelette bringuebalant au fond de la classe.
Ce squelette-là n'avait point de testicules. Un nerf alors ? En tout cas un truc qui ne devait surtout pas attraper les oreillons.

Son office terminé, le nouveau docteur se leva pesamment, voulut saluer mais, se ravisant soudain, il se rassit. Ayant peut-être considéré qu’il y avait là, autour de cette table, beaucoup de testicules à risques, il se fit présenter tout le monde, un à un, le prénom, l’âge et, pendant qu’on y était, le métier qu’on aimerait bien faire plus tard.
Ma mère fit le tour de ses sujets, énonça les prénoms et les âges respectifs laissant à chacun le soin de bégayer ses fantasmes professionnels. J’entendis menuisier et mécanicien, bien sûr, mais aussi laitier, cantonnier, épicier. Une sœur dit qu’elle voulait être couturière, une autre, beaucoup plus ambitieuse, ou plutôt pour faire sottement plaisir à ce nouveau et jeune docteur, dit qu’elle serait infirmière. Le complaisant médecin siffla d’admiration, l’encouragea et la félicita. C’était un noble et beau métier et ma soeur se dandinait de plaisir d’avoir su décrocher le premier rôle.
Ma mère hélas interrompit brusquement l’enchantement en déclarant qu’elle en était bien incapable.
Les présentations s’achevaient sur cet ultime encouragement à la vocation et le docteur, s’étant à nouveau levé, tendait le bras vers le loquet de la lourde porte qu’il s’apprêtait à ouvrir sur la nuit hurlante. Le timide faisceau de lumière qui se balançait toujours d’un côté sur l’autre dut changer de direction et venir éclairer la pénombre où j’étais demeuré silencieux. Le docteur arrêta son geste et me montra du doigt.
Inadvertance, oubli délibéré ? Ma mère en tout cas avait négligé de me nommer. Elle fit un geste vague en battant l’air de sa main,  qui pouvait vouloir dire que cela n’avait aucune importance.
Humilié jusqu’à en avoir mal à la gorge, je devançai la question de ce fouineur et dis que moi, c’était simple, je ne voulais rien faire du tout.  Ma mère écarta légèrement les bras, la paume de ses mains tournée vers le haut, haussa les épaules et leva les yeux au plafond. Clairement, ça voulait dire qu’elle avait raison : Ce n’était pas la peine de me présenter.
Dans ce clair obscur chevrotant, je fus pourtant le seul qui afficha clairement ses ambitions et qui atteignit durablement ses objectifs.
La couturière ne recousit que les boutons de chemise de son bonhomme de mari, l’infirmière n’endossa évidemment jamais la blouse, le mécanicien revit très vite ses prétentions à la baisse, les menuisiers, en dépit de réelles dispositions, ne le furent pas jusqu’au bout. Point d’épicier, point de cantonnier ni de laitier, mais des ouvriers d’usine qu’on envoya un beau matin à la soupe populaire, parce que ce qu’ils fabriquaient était devenu complètement inutile ou parce que ce n’était plus comme cela qu’il fallait faire et que ça ne leur servait plus à rien de savoir mesurer la délicate épaisseur d’un poil de cul avec leurs pieds à coulisse.
Ce monde est d’une gentillesse que la gentillesse ne peut assurément pas comprendre.

Extrait d'un manuscrit déjà vieux, "Le silence des chrysanthèmes"

Image : Philip Seelen

Commentaires

Saisissant de relire cet extrait. De vérifier comment les choses fortes, lues, se sont imprimées en nous.

Ecrit par : Michèle | mardi, 21 juillet 2009

Vous me rappelez un temps où l'on buvait du lait chocolaté dans les préaux des écoles et où les antibiotiques avaient un goût de banane, qui faisait qu'on en redemandait.
Saisissante, aussi, cette photo de Philip avec l'arbre coupé et l'homme en train d'écrire. Mais notre solitude d'écrivain est très ancienne, beaucoup plus ancienne encore que cet instant où notre mère nous a écarté maladroitement.
Savons-nous de quand elle date ?

Ecrit par : solko | mercredi, 22 juillet 2009

Merci Michèle d'avoir relu ce texte et Solko note avec justesse la solitude dégagée par l'image de Philip qui sait, décidément, écrire haut et fort avec son œil d'artiste.
Cordialement à vous deux

Ecrit par : Bertrand | mercredi, 22 juillet 2009

Je n'avais pas vu cet homme écrire, je n'avais pas vu l'arbre coupé. Qu'avais-je vu, hein ? Qu'avais-je vu ?


"tout le visuel est voilé par du vocabulaire
une infinité de petits plis sonores

qui effacent qui dissimulent qui font régner
le savoir à la place de l'amour

nous avons devant nous le fond de notre tête
plus souvent que le visage de l'Autre ou du monde"

bernard noël "Le reste du voyage"

Ecrit par : Michèle | jeudi, 23 juillet 2009

Suis allé lire votre premier billet du 3 juillet 2007, titré "l'exil des mots". Comme les commentaires y sont fermés, je reviens là : ça qui est bien, avec un blog, on s'y promène de la cave au grenier comme dans une maison. Pas contraint de suivre la chronologie.
Du coup, je ne me souviens plus ce que je voulais vous dire là-bas...
Ah si.
Dans le dernier paragraphe de ce billet, vous parliez déjà de la solitude. C'était les "premières solitudes", déjà. Vous travaillez en boucles. Ou en spirales, plutôt.
Comme quoi, je maintiens, nous ne savons pas de quand ça date, ce mal ou ce bien, allons savoir.
Moi non plus, je n'ai jamais aimé les mathématiques...

Ecrit par : solko | vendredi, 24 juillet 2009

C'est vrai, Solko. N'est récurrent dans l'écriture que ce qui est fondamental - comme interrogation - dans l'encre de celui qui écrit.
Merci de votre petite promenade à tous les étages.

Amicalement

Ecrit par : Bertrand | vendredi, 24 juillet 2009

Et pour rester dans ce concept de spirale (où l'on repasse par les mêmes endroits mais en prenant de la hauteur) relisons le billet du 24 juillet 2007, il y est question d'un rêve et d'une rivière limpides, et d'une blessure.

Ecrit par : Michèle | vendredi, 24 juillet 2009

Merci, Michèle, de savoir lire ce blog comme un tout, comme une construction à peu près cohérente.
Amicalement

Ecrit par : Bertrand | mardi, 28 juillet 2009

Avec quelques nuances dues à la latitude, cette visite du médecin, les sons de la mère, l'oubli d'un rejeton, le plus doué à mon sens, me replonge dans des souvenirs de conciliabules incompréhensibles pour la petite fille que j'étais. Et puis je trouve ici de la littérature, souvent absente des blogs que je visite. Un vrai régal

Ecrit par : Myel | samedi, 22 août 2009

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