10.12.2013

Au commencement était le chaos

Allez, tant pis, je l'avoue ! Puisque désormais ça tient vraiment de l'aveu...
C'était hier mon anniversaire.

A moins que ça ne soit aujourd'hui. Je ne sais pas trop... Ce qui, perplexe, me fait tout de même branler du chef, c'est qu'hier c'était aussi - au calendrier qui retarde lui-même d'une journée sur la date officielle - la fête de l'Immaculée Conception... Et comme je n'ai pas connu mon géniteur et ne pense pas que ma mère était exempte du péché originel, tout ça fait un peu désordre...
En tout cas, plus
prosaïquement, l'occasion de remettre en ligne ce texte déjà vieux, écrit en 2006.

*

littératureLes générations, dit-on, se poussent les unes les autres dans la tombe.
En venant au monde, je vérifiai pleinement le vieil adage, m’égosillant sur un premier vagissement la nuit même où la mère de ma grand-mère poussait son dernier soupir.
Nous nous croisâmes, en quelque sorte, mon arrière-grand-mère et moi, elle à petits pas menus, courbée et hésitante sur le sentier qui descend vers les ombres éternelles, moi, gesticulant et braillant, sortant de ces mêmes ombres pour monter vers la lumière des jours.
Elle quittait l’éphémère pour entrer dans l’éternité alors que j’entreprenais le chemin exactement inverse. Une sorte d’accord tacite. Un relais du néant au néant.
Sur l’arbre, une vieille branche épuisée, dénudée, venait de se briser et à l’endroit précis de la cassure un œil gorgé de sève éclatait, libérant la première et minuscule feuille d’une tige nouvelle.
Je montai donc vers la vie marqué du sceau de cette disparition d’une aïeule dont je ne sus jamais rien, sinon qu’elle s’appelait Hortense. Un bien joli prénom.
Un prénom d'aïeule.
Elle repose, je crois, dans un minuscule cimetière de la Vienne, à l'orée d'un vieux bois de châtaigniers. Sa tombe n'est sans doute plus qu'un petit monticule de courte et rebelle pelouse. Ravinée, la pierre verdâtre est moussue. Aucun bouquet des hommes ne vient plus l'égayer, pâquerettes et violettes y tenant lieu de chrysanthèmes de printemps. Ce sont là les fleurs de l'irrémédiable silence et de l'oubli.
Un jour pourtant - j'aimerais que ce fût un après-midi de novembre où le ciel serait bas et où le souffle de l'océan ferait les arbres se plier - il faudra que je me rende sur ce petit tertre anonyme. Pour empêcher, peut-être, que ne meurt totalement cette inconnue qui me fit l’honneur d’une auguste révérence afin que j’entrasse dans le monde en une singulière fanfare.

Cette délicate attention, tout de même, marqua mon enfance d'une bien mélancolique nébuleuse.
Car ma mère, sans doute perturbée par dix anniversaires à se souvenir, jamais ne sut fixer dans sa mémoire le jour exact de ma naissance. Quand elle avait à évoquer mon éclosion, elle fronçait les sourcils en un douloureux effort de mémoire et, soudain éclairée mais néanmoins lugubre, elle disait que c’était la nuit où sa grand’mère était morte.
Certes, j'admets que chaque homme promène en lui la dualité d'un soleil de minuit. Il est à la fois aurore et crépuscule et son hymen avec les ténèbres lui est promis dès le premier souffle. J’eusse aimé cependant qu’on ne choisît pas forcément la couleur du déclin pour évoquer mon ascension.
Entre la joie d'avoir un enfant, faut dire que j'étais le septième et qu'à ce stade de la performance les joies de donner la vie s'amenuisent très certainement, et la douleur de perdre sa grand-mère, ma mère ne se souvint que de la douleur.
En fait, je n'étais jamais né. J'étais un événement impromptu concomitant d’un drame. Ça n’a pas toujours été évident à porter.
Et puis c'était la nuit... et dans nuit il y a toujours minuit. Les événements conjugués de celle-ci, la singulière cacophonie des vagissements et des râles, firent qu'on négligea sans doute de consulter la pendule au moment précis où je plongeais dans le cosmos.
On fit alors dans l’à-peu-près.
On discuta, on s’égara, on tergiversa et pour cette venue au monde, qui en fait devait emmerder tout le monde, on dit que c'était le neuf ou peut-être le dix décembre de l'an mille neuf-cent-cinquante. C’était pourtant au cours de cette nuit-là - mais en mille cinq cent quatre-vingt-deux - que le calendrier grégorien chargé de mettre au diapason les hommes et les saisons, était rentré en vigueur en France !
Une nuit illustre, donc, où l’erreur de calcul du temps n’était guère de mise.
Mais sans doute ne s’est-on réellement penché sur mon premier problème qu’au matin, la mémé alors toute froide, drapée de ses plus beaux atours, l’événement principal de cette nuit peu ordinaire étant en quelque sorte définitivement consumé.
Il m'arrive d'en éprouver une angoisse, à la fois terrible et amusée. Et s'ils s'étaient trompés d'année ? Il eût fallu que je prenne le temps d’examiner tout cela en mairie, sur l'acte de décès de la mémé. C’est tout de même assez désobligeant que de tenter de dater sa vie sur le calendrier de la mort !
Il m'arrive aussi, rarement mais cela arrive, d'être assez fier de cette entorse fortuitement faite aux registres de l'état civil. Il m’a fallu également parfois discutailler avec un fonctionnaire ou un guichetier qui me demandait, le sourcil soupçonneux, de justifier de cette fantaisie selon laquelle certains de mes papiers mentionnent le neuf décembre et d'autres le dix pour jours de mes anniversaires.
Mais ce ne sont là que détails, les guichetiers du monde entier, même avec de bons papiers bien en ordre, pinaillent toujours, surtout si c’est un petit service qu’on vient solliciter.

Outre ces cocasses concours de circonstances, un point précis de mon anatomie toute neuve finit d’affoler, entre deux empressements pathétiques autour de la moribonde, les témoins de cette nuit-là.
La mémé n’aurait plus mal aux dents : ça tombait bien parce que moi, j’en avais déjà des dents. Le passage de flambeau ne pouvait pas être plus grandiose.
On hurla à la diablerie car mes premiers cris ressemblaient, du coup, curieusement à des espèces de grincements.
Et ces trois ou quatre dents, marron clair, longtemps m’ont poursuivi. Car longtemps et jusqu’à ce qu’enfin ces satanées incisives consentent à laisser la place à de vraies dents bien blanches, on me demanda de les montrer. L’épicier me gratifiait d’une friandise si je répondais favorablement à ses injonctions, mes camarades me désignaient comme chef de jeu si je souriais assez ostensiblement pour qu’ils puissent examiner cette bizarrerie de la nature.
J’appris plus tard, par l’instituteur, qui lui aussi m’avait demandé d’exhiber mon particularisme buccal, que De Gaulle et Louis XIV, peut-être Napoléon, je ne me souviens plus, avaient été gratifiés de la même excentricité.
Cela ne me rassura guère : il n’y avait là que des chefs de guerre.

Extrait de " Le silence des chrysanthèmes", à paraître en juillet 2085, vers là...Guère avant.

Image : Philip Seelen

11:58 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

Commentaires

eh bien bon anniversaire tout de même
est-ce qu'on souffle aussi des bougies en Pologne?
Anne-Marie

Écrit par : Emery | 10.12.2013

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Merci Anne-Marie... Oui, oui on souffle... Sauf dans les cas tragiques où elles sont devenues trop nombreuses pour être soufflées d'un seul coup d'un seul :)))

Écrit par : Bertrand | 11.12.2013

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