mardi, 07 avril 2009
Ballade pour un pendu
Ce texte, initialement prévu comme prologue du manuscrit "Le silence des chrysanthèmes", avait été retiré de mes cahiers. Quasiment oublié de ma mémoire.
Puis hier, en allant me promener du côté de chez Feuilly - qui ignore complètement ce texte - j'ai découvert l'utilisation poétique du même procédé.
C'est donc en écho et par jeu, par complicité et amitié que j'ai ressorti cette page bannie pour la publier ici :
" Comme ce passereau minuscule soudain surgi des nues, qui referme un instant ses ailes de voyageur sur la tuile moussue d'un vieux toit d'écurie, observe nerveusement les quatre coins du monde, s'ébouriffe et se jette au hasard sur les vapeurs du ciel,
comme ces feuilles de septembre que l'équinoxe tue d'un tourbillon dans l'air avant de les jeter, tout encore frémissantes, sur les tombes humides de la terre,
comme ces vagues toutes blanches, qui viennent et qui reviennent sur le sable des plages, sur les rochers ou au pied des falaises, s'écrasent et resurgissent, grondent et puis se taisent, inlassables, sempiternels recommencements du grand mouvement des choses,
comme cet enfant jetant des pierres à la rivière et qui regarde, rêveur, les remous par sa main dessinés qui se rétrécissent, se rassemblent et s'estompent,
comme cette brume lascive des frais matins de mars étendue sans pudeur sur le lit du canal,
comme le temps qui s'enfuit en grandissant la peur,
comme le cœur qui s'égare sur une erreur sublime,
comme les pas sur la neige que d’autres neiges effacent,
comme la plume bloquée sur la blancheur d'une page,
comme les yeux refermés sur l'empire effrayant des ténèbres promises,
comme ma main tendue à l'ami qui s'égare et
comme cette main tendue vers moi qui ne veux voir,
comme ces nuages en feu allongés sur les arbres d’une aurore immobile,
comme ces soldats tombés, pitoyables, dans les flaques toutes rouges de causes toujours absurdes,
comme cet homme mis à terre par l'injuste souffrance d'un amour dérobé au quotidien des jours,
comme l'ivrogne chancelant sous le poids de son mal,
comme l'animal blessé dans une cour obscure et qui pleure et gémit, des hommes dégoûté,
comme cette tombe toute verte que les violettes inondent, où jamais ne vient plus un visiteur songer,
comme la main de ma mère qui soignait ma rougeole,
comme les mots chevrotants d'un grand-père renfermant dans son ventre ridé le fer d'une bataille,
comme les yeux jaunis et jamais grand ouverts de celui qui chaque nuit se jette à corps perdu dans les bras de la vigne,
comme ce fruit suspendu à la branche qu'il casse,
comme l'automne invitant le poète à écrire, le peintre à composer, le sculpteur à ciseler, le chanteur à crier, le sans voix à parler et le sourd à entendre,
comme toutes les saisons que l'univers embrase, obscurcit ou quelquefois éteint,
comme cette voie lactée sur ma tête allumée où scintille, désespoir, l’utopie d’un désir,
comme les crêpes, les oranges et l'odeur de sapin des matins de Noël,
comme les doigts refermés sur le froid des barreaux qui cherchent le ciel enfin et l’écho d’un passant,
comme ces chemins d'école, mouillés de boue l'hiver ou fleuris par avril mais où toujours dansaient les musiques de Rimbaud, les tristesses d’Olympio et les guerres d'Alexandre,
comme la trahison, horrible, jusque là impossible, devant laquelle s'égarent aussi bien le cœur qu'aussi bien la raison,
comme l'oiseau minuscule soudain surgi des nues, qui referme un instant ses ailes de voyageur sur la tuile moussue d'un vieux toit d'écurie, consulte nerveusement les quatre points du monde, s'ébroue et puis se jette au hasard sur les vapeurs du ciel,
comme enfin…"
Mais la corde trop tôt éteignit le cerveau.
Image : Philip Seelen
11:00 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (10) | Envoyer cette note
| Tags : littérature |
Facebook





























Commentaires
Réponse ici: http://feuilly.hautetfort.com/archive/2009/04/07/correspondance-troublante.html
Troublant, en effet.
Ecrit par : Feuilly | mardi, 07 avril 2009
L'écho ne s'est donc pas perdu malgré la distance( géographique ) entre vous deux .. C'est vraiment très beau cette communnion entre gens d'écriture, amoureux des mots ...
Ecrit par : Débla | mardi, 07 avril 2009
Bertrand ce texte est sublime !
Peu importe le manque de pudeur qu'il y aurait à faire des compliments.
Moi, devant un texte comme celui-là, je me mets à genoux. Oui.
Ecrit par : michèle pambrun | mardi, 07 avril 2009
@Michèle et Débla
Je n'ai pas dit que je ne voulais pas de compliments. J'ai écrit, en substance, que l'écriture n'attend pas que cela et que, partant, c'était une condition sine qua non, de son envergure et de sa liberté.
Ce texte a été écrit en 2OO6. Vous avez le secret avantage, Michèle, de savoir quel cerveau éteignit cette corde. Puis, j'avais abandonné pour mon manuscrit, cette idée d'un prologue.
Et ce qui m'a troublé, c'est la similitude avec l'ami Feuilly tant qu'au procédé littéraire, puis, comme il l'a mis lui même en lumière, les similitudes troublantes des choses de ce monde que nous nous approprions en poésie, avec ledit procédé.
Quand j'ai lu son texte, j'ai tout de suite pensé à celui-là, oublié, entassé sous d'autres dans mes cahiers.
Cela m'a fait un immense plaisir. Comme quand on reconnaît, parmi la foule anonyme, le visage ami, dans la forêt écriture, la même inspiration, les mêmes repères.
Après, mais après seulement, comme il le dit, vient la griffe de chacun.
Nous promenerions donc la même mélancolie de vivre notre saison sur terre.
Universalité de nos parcours quand nous tenons à les faire sous cette bannière solitaire de la sublimation, pour échapper à autre chose. A la peur, par exemple.
Oui, un immense plaisir, que ce fut, cet écho, comme le dit si bien Débla, non prémédité.
Ecrit par : Bertrand | mardi, 07 avril 2009
Un immense plaisir, en effet.
Ecrit par : Feuilly | mardi, 07 avril 2009
Ce " comme " qui revient, rythmant le texte, tel le battant de la cloche qui sonne le glas lorsqu'en bas dans " le verger du roi Louis " les corps se balancent au vent ... Je pense depuis longtemps que le pouvoir d'évocation d'un texte se niche dans la cadence que l'auteur lui impose. C'est la voix que l'on perçoit, les intonations que l'on reconnaît. Chaque texte a sa petite musique, qui le distingue des autres. Ce fut un plaisir, vraiment ! Et celui-là n'avait rien de macabre faut-il le préciser ?
p.s. Un coup de vent un peu plus violent que les autres sans doute, a balayé mon commentaire initial que j'ai essayé ici de restituer mais peut-on écrire deux fois de suite, exactement la même chose ? ...
Ecrit par : simone | mercredi, 08 avril 2009
Voili, voilou, Simone, j'ai fait le ménage....
Merci d'évoquer ce poème de Théodore de Banville...que j'adore chanter,en plus, sur la musique de qui vous savez...
Ecrit par : Bertrand | mercredi, 08 avril 2009
J'avais appris ce texte au Conservatoire de Troyes lors de ma première année de diction (c'était dans une autre vie) et il faudrait que je le relise pour me le remettre complètement en mémoire ...
Par contre, j'ignore de qui est la musique à laquelle vous faites allusion. Merci de me l'indiquer quand vous aurez un moment.
Ecrit par : simone | mercredi, 08 avril 2009
je n'ai trouvé que cette interprétation, que j'ignorais d'ailleurs. Elle ne vaut pas "l'originale", mais ça vous donnera une idée :
http://www.youtube.com/watch?v=EhDS2v3O6-U&feature=related
Ecrit par : Bertrand | mercredi, 08 avril 2009
Merci à vous ! En cherchant bien tout au fond de ma mémoire, j'ai dû effectivement entendre Brassens la chanter, il y a bien longtemps. Il faudra que quelque jour, je m'offre son intégrale ... Si je trouve cette chanson, je ne manquerai pas de la mettre en ligne pour vous remercier un peu mieux qu'aujourd'hui.
Ecrit par : simone | vendredi, 10 avril 2009
Ecrire un commentaire