mardi, 24 mars 2009
Littérature et numérique

L’édition numérique soulève, depuis maintenant plus d’un an, de nombreuses questions, interrogations ou autres angoisses professionnelles de la part des éditeurs, des auteurs, des libraires, des imprimeurs et, en dernier mais non moindre lieu, des gens en direction desquels est censé travailler tout ce beau monde : les lecteurs.
Les questions sont, pour la plupart, récurrentes. Elles ont été à peu près toutes abordées depuis le lancement de Publie.net en janvier 2008, par François Bon sur son site-atelier à ciel ouvert, le tiers livre.
Mais la principale, la grosse, l’énorme question qui angoisse tout le monde au point de tourner au véritable fantasme est : le livre tel que nous le connaissons depuis l’invention de l‘imprimerie va t-il disparaître ?
Diantre !
Nous savons que tout fantasme est un prisme déformant posé entre la conscience du réel et le réel lui-même, mais là quand même…Nous assisterions à un événement planétaire à la hauteur d’une autre disparition, celle des dinosaures.
Cette vision fantasmagorique des uns (e) et des autres – je parle là surtout des lecteurs - ne peut être que celle de gens qui ne peuvent aimer et pratiquer qu’une seule chose à la fois, qui ne peuvent concevoir leur activité que calquée sur un seul modèle, qui ne goûtent pas la cuisine indienne au fin prétexte que la cuisine chinoise est bonne. Une vision manichéenne et borgne.
Un peu d’histoire récente, même si je vais être réducteur jusqu’au délit dans ce rapide coup d’œil.
L’édition traditionnelle – je parle à présent des mastodontes de ce secteur d’activité - s’est retrouvée prise au piège tendu de ses propres filets, piège qui réside dans une production de plus en plus massive de volumes édités. Dialectique marchande dans ce qu’elle a de plus implacable et qui consiste à marier tour à tour les contraires entre eux jusqu'à réalisation de la synthèse souhaitée : plus on produit, plus le coût de production par unité est bas, plus le coût de production par unité est bas, plus les pertes sont moindres sur la masse non-vendue de ces unités et plus la marge dégagée sur le vendu est grosse.
Il s’agit de jongler et d’éviter ce que les comptables et les financiers appellent doctement l’effet ciseau, quand, reproduites graphiquement, les lignes pertes et les lignes profits finissent par se croiser, c’est-à-dire quand les dépenses galopent plus vite que les recettes.
Les deux lignes, en aucun cas, ne peuvent être parallèles. Ça signifierait que le gars travaille pour du beurre….Du beurre qu’il ne mettrait pas dans ses épinards, du coup. Il faut donc que ces deux lignes suivent une courbe, ascendante ou descendante, mais, condition sine qua non à la survie de la boutique, qu'elles soient toujours et judicieusement inversement proportionnelles, sans jamais se rencontrer. Enfantin, me direz-vous…
Enfantin ? Pas tant que ça dans le domaine qui nous intéresse : la diffusion littéraire…Supposez en effet une époque où l’édition n’éditerait que des œuvres de grande, de très haute qualité… Faut pas se leurrer : elle n’en éditerait pas des tonnes et un profit maximum devrait être alors tiré des œuvres en circulation, pour la continuité même de l’édition desdites oeuvres. C’est-à-dire que la ligne des pertes devrait être quasiment bloquée au point zéro. Et même…Le profit dégagé ne permettrait jamais la constitution d’un grand capital. Les quelques éditeurs qui ont fait ce choix vous le diront bien mieux que moi.
La difficulté a donc été contournée en prenant le risque de pertes de plus en plus énormes générant une plus-value ascendante, née du volume produit à moindre coût.
Le résultat est maintenant connu : une foule d’auteurs publiés sans jamais être lus, abandonnés à leur déconfiture, une vitesse de rotation vertigineuse, huit jours, quinze jours maximum, dans les rayons de librairie.
Le lecteur, s’il veut tomber sur un illustre inconnu qui aurait du talent, doit être plus rapide dans son geste que ne l’est le chasseur de papillons.
Et même que des fois le papillon attrapé au vol est aussi laid que le trou de balle des chiens…Ça m’est arrivé récemment. J’avais demandé qu’on m’envoie de France un livre sur lequel j’avais lu de belles critiques, qui traitait d’un sujet qui me passionne et qui, arrivé en Pologne, s’est avéré être une merde absolument indéchiffrable !
Alors que le livre, cet extraordinaire outil de communication, de culture et de plaisir du monde était saccagé, déprécié, ravalé au rang de la marchandise pure comme une vulgaire lessive, dans le même temps, l’outil Internet montait en puissance et sous l’impulsion solitaire de quelques pionniers, l’Internet littéraire prenait du galon.
Devant l’ampleur de la catastrophe – du point de vue du livre – l’édition numérique est née. Au début, cette naissance a été prise, et peut-être même vécue de l'intérieur, comme un refuge. Mais le refuge s’est avéré fort probant, enthousiasmant, et finalement lieu de création à part entière.
Aujourd’hui, les professionnels s’interrogent et, question de choix stratégique, se proposent de prendre le train en marche.
C’est bien. C’est quand même mieux de prendre un train en marche que de le louper carrément et de rester sur le quai à regarder défiler les voyageurs.
Et tout ceci ne met nullement en péril nos chers livres mais, bien au contraire, se propose de leur redonner leur place et leur rôle, qui est de diffuser de la littérature et de l'esprit.
François Bon, ici, répond, en épinglant toutes les interrogations du SNE (Syndicat des éditeurs français), à tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur l’édition numérique sans jamais n’avoir osé le demander, en même temps qu’il démonte tous les préjugés de ce syndicat des éditeurs, récemment mis en évidence au salon du livre, face à l’émergence de l'édition numérique.
15:19 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
| Tags : littérature |
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Commentaires
"La difficulté a donc été contournée en prenant le risque de pertes de plus en plus énormes générant une plus-value ascendante, née du volume produit à moindre coût."
je ne suis pas sûre d'avoir tout compris ....un ami libraire m'a parlé de l'édition comme d'une bulle spéculative : les éditeurs se moqueraient de savoir si les livres sont vendus ou non puisqu'ils vivent sur les nouveautés imposées aux libraires qui les paient dès la réception mais ne sont remboursés des invendus que très tard.
Comme à la Bourse en somme, de la trésorerie vide.
votre démonstration est très convaincante.
Ecrit par : Rosa | mardi, 24 mars 2009
Je ne comprends pas grand-chose à "l'effet ciseau" mais j'aime beaucoup la poésie et l'humour de ce texte.
Ecrit par : michèle pambrun | mercredi, 25 mars 2009
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