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jeudi, 03 avril 2008

Anarchie, couille molle et poésie...

 
897fb13b0cfbd423227b53673ae802f8.jpgBrassens se plaisait à dire que s’il n’eût rencontré le succès, il eût été un gangster.
Il avait du goût et peut-être certaines dispositions pour ce métier à hauts risques qui, à mon sens, dans nos sociétés où le vol et le mensonge sont hautement récompensés, en vaut bien un autre.
Pour notre délectation, son génie poétique le dispensa d’emprunter une voie aussi périlleuse, quoique Villon, en même temps qu’un poète d’exception, fut aussi un bandit au destin tellement chaotique qu’il n’est pas encore tout à fait mort, puisque seulement disparu, nul ne sait où.
Je n’avais évidemment, et je n’ai hélas toujours pas,  le talent et le génie  ni de l’un ni de l’autre.
Sinon vous le sauriez depuis longtemps déjà.
Ainsi dépourvu de ces précieux garde-fous et ne me sentant pas très disposé quand même à ingurgiter sans vomissement les valeurs empoisonnées de ce monde,  suis-je parfois tombé dans le ruisseau sans que Rousseau n’y soit pour grand chose, la gueule par terre sans que l’on puisse mettre en cause Voltaire, déférence gardée tant envers le candide mondain qu’envers le rêveur solitaire.
Poète non accompli et pas assez désespéré pour faire un vrai voyou, ma vie ne s’est  ainsi échouée qu’à moitié, un peu comme celle de l’âne de Buridan avant son fatal dénouement.
Je ne crains cependant pas de dire que les honnêtes gens, ceux que je juge encore dignes de mon amitié, se reconnaîtront là, et c’est pour moi un vrai plaisir.

Un soir de fête à Vaison-La-Romaine justement consacré à Brassens, il y avait là ses compagnons de la première heure et des membres éloignés de sa famille, accoudé au comptoir où coulait le lourd parfum des vins du Rhône servis par les vignerons eux-mêmes et où allaient bon train les conversations qui vont de pair avec le vin, la fête et Brassens, j’en vins à trinquer avec un jeune homme fort urbain et qui, se penchant à mon oreille me confia, entre deux petits rots intempestifs, que Ferré aurait dit à la mort du poète sétois : " La poésie vient de  perdre un grand poète et l’anarchie une couille molle."
Je relate le propos tel qu’il me fut transmis et j’ignore totalement si la source en est bien véridique ou si l’auteur n’en est pas ce sympathique jeune homme d’un soir, content de me livrer un de ses bons mots à lui tout en prenant garde de ne pas me vexer : Il savait en effet que j’étais là pour dédicacer le livre qu’on venait de me publier sur le grand poète et prétendue couille molle.
Il importe peu en vérité puisque, in facto, le mot existe maintenant, qu’il ressemble autant à Ferré qu’au jeune homme, que Brassens ne l’eût contesté qu’en partie, j’ignore laquelle, et qu’il m’enchanta au point que nous partageâmes une autre bouteille.
Dans cet esprit d’ellipse et de synthèse extrêmes propre aux soirées tardives où la confiance spontanée des rencontres éphémères le dispute au bon vin, j’affirmai à mon jeune homme que l’assertion pour ma part n’était guère sensée, le sentiment anarchiste étant peu dissociable du sentiment poétique.
Je ne connaissais en effet  pas de bons poètes qui ne fussent un brin anarchistes, ni d’anarchistes honnêtes qui ne fussent un tantinet poètes.
Perplexe, le jeune gars passablement gris dit que c’était exactement ce qu’il pensait aussi et qu’il allait sur le champ acheter mon livre pour que je lui consigne cette vérité vraie en guise de dédicace.
Ce que je fis, tel un médecin rédigeant une ordonnance, avec la même écriture d’ailleurs, complètement  illisible.
Le reste de la nuit se perdit en chansons et en dissertations plaisantes, de celles dont on ne se souvient que du début, de celles aussi qui font les nuits si agréables et les réveils si désastreux.
 

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