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mercredi, 14 novembre 2007
Apostasie
Dans toutes ses décisions éducatives ma pauvre mère a toujours obtenu l’effet contraire à celui escompté. Elle n’avait en effet autorisé mes sorties du collège qu’aux vacances, privant ainsi le pouvoir de tous ses moyens de pression et stimulant en moi la passion de l’affrontement et de la provocation.
Nous n’étions que trois ou quatre déshérités dans ce cas singulier. Tout le reste se tenait coi, acquiesçait, saluait et rampait car la terrible épée de la consigne du dimanche se balançait en permanence sur leur tête courbée, laquelle tête ne tenait qu’à un fil.
Combien de gars robustes et bravaches des grandes classes, avec un fier duvet naissant sur leur menton, ai-je vu se liquéfier littéralement parce que la punition suprême venait de tomber ! Le samedi, à l’heure où le collège se vidait de tous ses potaches, ils accrochaient piteusement leurs ongles douloureux aux grilles et regardaient partir tous les autres vers la tendresse des pénates.
Nous, les orphelins relégués, les prenions en charge et tâchions pour un moment de les distraire de leur détresse. Ceux-là, grands ou petits, riches ou pauvres, ânes bâtés ou forts en thème, nous vouaient alors un respect que rien ne pouvait plus venir altérer.
Ils devenaient nos amis, passaient dans notre camp, au grand désespoir de l’administration qui essayait par tous les moyens de les dissuader de se laisser pervertir par d’aussi mauvaises fréquentations. Mais ils avaient avec nous partager le pain d’une séquestration dominicale et nous regardaient désormais comme de dangereux mais généreux barbares qu’aucun règlement ne faisait trembler.
Quand l’effectif au complet se tenait au garde-à-vous devant tous les règlements de la vie collective, nous nous conduisions comme des voyous.
Ma mère fut maintes fois convoquée.
Nous n’étions que trois ou quatre déshérités dans ce cas singulier. Tout le reste se tenait coi, acquiesçait, saluait et rampait car la terrible épée de la consigne du dimanche se balançait en permanence sur leur tête courbée, laquelle tête ne tenait qu’à un fil.
Combien de gars robustes et bravaches des grandes classes, avec un fier duvet naissant sur leur menton, ai-je vu se liquéfier littéralement parce que la punition suprême venait de tomber ! Le samedi, à l’heure où le collège se vidait de tous ses potaches, ils accrochaient piteusement leurs ongles douloureux aux grilles et regardaient partir tous les autres vers la tendresse des pénates.
Nous, les orphelins relégués, les prenions en charge et tâchions pour un moment de les distraire de leur détresse. Ceux-là, grands ou petits, riches ou pauvres, ânes bâtés ou forts en thème, nous vouaient alors un respect que rien ne pouvait plus venir altérer.
Ils devenaient nos amis, passaient dans notre camp, au grand désespoir de l’administration qui essayait par tous les moyens de les dissuader de se laisser pervertir par d’aussi mauvaises fréquentations. Mais ils avaient avec nous partager le pain d’une séquestration dominicale et nous regardaient désormais comme de dangereux mais généreux barbares qu’aucun règlement ne faisait trembler.
Quand l’effectif au complet se tenait au garde-à-vous devant tous les règlements de la vie collective, nous nous conduisions comme des voyous.
Ma mère fut maintes fois convoquée.
Elle ne vint jamais.
A chaque sommation, elle écrivait, de sa belle écriture en italique, avec des pleins et des déliés, qu’elle n’avait pas de voiture, que le bus était trop cher, qu’elle faisait une confiance totale à l’enseignement public pour faire de moi un bon citoyen et salutations distinguées.
On ne pouvait rien opposer à d’aussi laïques arguments.
On m’abandonna alors complètement et mon professeur de français-latin, le cher homme, se fit mon avocat dans tous les conflits que j’avais à résoudre avec le corps disciplinaire.
Une fois seulement, il ne suivit pas mon raisonnement et plaida coupable.
Le dimanche matin en effet, mes codétenus avaient sur moi le privilège d’être autorisés à sortir. C’était pour se rendre à la messe, certes, mais au moins ils sortaient de l’enclos.
Comme ceux de l’école primaire de mon village, ils me laissaient honteusement pour faire semblant de s’aller moucher à la soutane.
On m’abandonna alors complètement et mon professeur de français-latin, le cher homme, se fit mon avocat dans tous les conflits que j’avais à résoudre avec le corps disciplinaire.
Une fois seulement, il ne suivit pas mon raisonnement et plaida coupable.
Le dimanche matin en effet, mes codétenus avaient sur moi le privilège d’être autorisés à sortir. C’était pour se rendre à la messe, certes, mais au moins ils sortaient de l’enclos.
Comme ceux de l’école primaire de mon village, ils me laissaient honteusement pour faire semblant de s’aller moucher à la soutane.
En ces hauts lieux de la laïcité, la liberté du culte était bien la seule qui demeurât inviolable. J’entrevis là une contradiction, une faiblesse dans la carapace, une brèche dans laquelle je m’empressai de m’engouffrer.
A l’heure de la messe, j’avais pour moi le collège tout entier, en tête à tête avec le seul directeur. Ça crée des liens. Il se changeait alors en bonhomme, me parlait de ses grands enfants, de son jardin, m'engageait à ne pas négliger plus longtemps les mathématiques, m’exhortait à respecter enfin les règlements qui étaient faits pour le bien de tous et, sans transition, me demandait gentiment ce que je lisais en ce moment.
Peut-être pour savoir où j’en étais sur le chemin de la subversion.
Un certain dimanche, je mis mon plan à exécution et dissertai longuement. Avec mes mots, j’expliquai que j’avais mûrement réfléchi à l’existence du Ciel, qu’il n’était pas possible que tous les livres, justement, abordassent d’une manière ou d’une autre, de près ou de loin, cette question qui semblait sous-tendre toutes les autres, sans qu’il y ait dans cette grande préoccupation une lumière dont le rayonnement m’était rendu inaccessible par les rigueurs idéologiques de ma mère. Ça frisait la maltraitance intellectuelle.
A l’heure de la messe, j’avais pour moi le collège tout entier, en tête à tête avec le seul directeur. Ça crée des liens. Il se changeait alors en bonhomme, me parlait de ses grands enfants, de son jardin, m'engageait à ne pas négliger plus longtemps les mathématiques, m’exhortait à respecter enfin les règlements qui étaient faits pour le bien de tous et, sans transition, me demandait gentiment ce que je lisais en ce moment.
Peut-être pour savoir où j’en étais sur le chemin de la subversion.
Un certain dimanche, je mis mon plan à exécution et dissertai longuement. Avec mes mots, j’expliquai que j’avais mûrement réfléchi à l’existence du Ciel, qu’il n’était pas possible que tous les livres, justement, abordassent d’une manière ou d’une autre, de près ou de loin, cette question qui semblait sous-tendre toutes les autres, sans qu’il y ait dans cette grande préoccupation une lumière dont le rayonnement m’était rendu inaccessible par les rigueurs idéologiques de ma mère. Ça frisait la maltraitance intellectuelle.
Je lui dis qu’on ne pouvait imposer à qui que ce fût de ne pas croire en Dieu.
J’exigeai donc de me rendre moi aussi à l’office dominical, pour vérifier tout cela de plus près.
Je voulais sortir. Ne serait-ce que pour prendre l’air des rues pendant le trajet. Et puis, je me faisais fort de convaincre mes petits copains de trouver un moyen de fausser compagnie à l’accompagnateur de service. L’un d’entre eux avait d’ailleurs déjà réussi et était revenu avec des cigarettes que nous avions fumées dans le seul après-midi, jusqu’au vomissement.
Le touffu sourcil du directeur se soulevait d’indignation et les gros yeux stupéfaits roulaient comme des boules derrière les lunettes de myope. Il écumait de colère contenue, pris au piège de sa bonhomie, son discernement et son intégrité morale mis à rude épreuve par ce phraseur pendard et insolent. Il n’avait aucune thèse humaine et sérieuse à m’opposer, alors il se coucha derrière son règlement et lâcha la bonde. Il hurla que je n’étais même pas baptisé, n’avais pas communié et que ma mère ne m’autorisait pas à me rendre à l’église. C’étaient les parents, et personne d’autre, qui décidaient des orientations religieuses de leur progéniture. Lui, il ne portait aucun jugement, ce n’était pas son rôle, mais s’il contrevenait à cette loi, il serait entièrement responsable de tout ce qui pourrait m’advenir sur le chemin du culte. Je n’avais pas exactement le profil d’un individu pour qui il était prêt à courir un tel risque !
Il ricana.
Je rétorquai qu’il ne pouvait rien arriver à quelqu’un qui, de son propre chef, partait à la rencontre de Dieu, ce quelqu’un fût-il un fripon de mon acabit. Sans vouloir ni préjuger de ses propres convictions ni dénigrer les prérogatives qui étaient les siennes, je lui dis aussi que son règlement était dérisoire et ridiculement petit au regard des prescriptions célestes.
Voyant qu’il allait s’étouffer, j’ajoutai en ricanant à mon tour qu’à l’époque de l’Inquisition on lui aurait certainement arraché sa grosse langue de directeur, pour entrave délibérée à l’exercice du culte.
J’exigeai donc de me rendre moi aussi à l’office dominical, pour vérifier tout cela de plus près.
Je voulais sortir. Ne serait-ce que pour prendre l’air des rues pendant le trajet. Et puis, je me faisais fort de convaincre mes petits copains de trouver un moyen de fausser compagnie à l’accompagnateur de service. L’un d’entre eux avait d’ailleurs déjà réussi et était revenu avec des cigarettes que nous avions fumées dans le seul après-midi, jusqu’au vomissement.
Le touffu sourcil du directeur se soulevait d’indignation et les gros yeux stupéfaits roulaient comme des boules derrière les lunettes de myope. Il écumait de colère contenue, pris au piège de sa bonhomie, son discernement et son intégrité morale mis à rude épreuve par ce phraseur pendard et insolent. Il n’avait aucune thèse humaine et sérieuse à m’opposer, alors il se coucha derrière son règlement et lâcha la bonde. Il hurla que je n’étais même pas baptisé, n’avais pas communié et que ma mère ne m’autorisait pas à me rendre à l’église. C’étaient les parents, et personne d’autre, qui décidaient des orientations religieuses de leur progéniture. Lui, il ne portait aucun jugement, ce n’était pas son rôle, mais s’il contrevenait à cette loi, il serait entièrement responsable de tout ce qui pourrait m’advenir sur le chemin du culte. Je n’avais pas exactement le profil d’un individu pour qui il était prêt à courir un tel risque !
Il ricana.
Je rétorquai qu’il ne pouvait rien arriver à quelqu’un qui, de son propre chef, partait à la rencontre de Dieu, ce quelqu’un fût-il un fripon de mon acabit. Sans vouloir ni préjuger de ses propres convictions ni dénigrer les prérogatives qui étaient les siennes, je lui dis aussi que son règlement était dérisoire et ridiculement petit au regard des prescriptions célestes.
Voyant qu’il allait s’étouffer, j’ajoutai en ricanant à mon tour qu’à l’époque de l’Inquisition on lui aurait certainement arraché sa grosse langue de directeur, pour entrave délibérée à l’exercice du culte.
N’y tenant plus, il me gratifia d’une paire de gifles si puissante que je basculai jusqu’au mur, à deux mètres de là et m’y heurtai violemment le crâne.
Au travers de mes larmes de douleur et de haine, alors qu’il me croyait à terre, vaincu et soumis, je portai l’estocade en criant qu’il venait de commettre là une indélébile entorse à son exécrable règlement, que j’en portais l’empreinte et que réparation allait lui en être forcément demandée.
C’est lui qui abdiqua, effrayé. Il écroula tout son flasque embonpoint dans le fauteuil de cuir et se prit la tête entre les mains. Pendant toutes ces années où je dus rester entre ses murs, plus jamais il ne m’adressa la parole.
Alertée, ma mère répondit, toujours de sa belle écriture, que mon histoire d’église était normale, que j’étais fou à lier et que j’aimais raconter des billevesées. Il ne fallait pas prendre tout cela au sérieux. Elle comptait toujours sur la qualité de l’enseignement public pour faire de moi un bon citoyen, et cætera et salutations distinguées.
Au travers de mes larmes de douleur et de haine, alors qu’il me croyait à terre, vaincu et soumis, je portai l’estocade en criant qu’il venait de commettre là une indélébile entorse à son exécrable règlement, que j’en portais l’empreinte et que réparation allait lui en être forcément demandée.
C’est lui qui abdiqua, effrayé. Il écroula tout son flasque embonpoint dans le fauteuil de cuir et se prit la tête entre les mains. Pendant toutes ces années où je dus rester entre ses murs, plus jamais il ne m’adressa la parole.
Alertée, ma mère répondit, toujours de sa belle écriture, que mon histoire d’église était normale, que j’étais fou à lier et que j’aimais raconter des billevesées. Il ne fallait pas prendre tout cela au sérieux. Elle comptait toujours sur la qualité de l’enseignement public pour faire de moi un bon citoyen, et cætera et salutations distinguées.
Le professeur de français-latin s’amusa beaucoup du récit qu’on lui fit de l’incident.
Il me dit que j’avais joué là un sacré coup de poker, que c’était bien essayé mais qu’évidemment il ne croyait pas un traître mot de mon apostasie.
Enfin, soudain sérieux comme un pape, ce n’est guère le cas de le dire, il conclut que si je voulais rester intelligent et continuer de lire des livres vertueux, il serait bon que je restasse à l’écart des églises.
Il plaida donc coupable, j’abandonnai la partie mais sur le chemin du ciel ne feignis plus jamais de faire un pas.
Enfin, soudain sérieux comme un pape, ce n’est guère le cas de le dire, il conclut que si je voulais rester intelligent et continuer de lire des livres vertueux, il serait bon que je restasse à l’écart des églises.
Il plaida donc coupable, j’abandonnai la partie mais sur le chemin du ciel ne feignis plus jamais de faire un pas.
Extrait d'un manuscrit, "Le silence des chrysanthèmes" et pour faire un peu écho à celui des éditeurs
13:49 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : littérature



Commentaires
Bravo. Belle prose qui donne envie de lire la suite. Sur le chemin du ciel je ne ferai plus un pas... On voit pourquoi vous aimez Brassens.
Ecrit par : Feuilly | mercredi, 14 novembre 2007
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